Introduction : Norme et transgression dans le domaine hispanique

 

Introduction


Norme et transgression dans le domaine hispanique

 

Gilles Del Vecchio (MCF-HDR Études ibériques et ibéro-américaines)
CELEC (EA 3069), Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     De prime abord, l’idée même de transgresser suggère une forme de mépris affiché par rapport à la loi, à la norme, à la tradition, à la réglementation ou encore aux conventions morales. La notion est donc négativement connotée. Cependant, la transgression ne se limite pas à être le pendant de la norme. Elle en reste indissociable, ne serait-ce que parce que l’on ne peut identifier et définir la première qu’à l’aune de la seconde. De même, les normes évoluent également au gré des diverses transgressions qui les mettent à l’épreuve. Tant et si bien que la transgression mérite également d’être considérée avec nuance. Elle va bien au-delà du non-respect d’une règle. Elle peut impliquer une démarche de défense, de revendication constructive ou encore de dénonciation légitime. Dans les articles réunis au sein de ce volume, le lecteur appréciera la capacité de la notion de transgression à orienter vers de nouvelles voies loin des sentiers battus qui, finalement, condamnent au repli ainsi qu’à une forme de sclérose des mentalités.

     C’est dans cette perspective que le Centre d’Études sur les Langues et les Littératures Étrangères et Comparées (CELEC, EA 3069) a retenu la transgression comme axe de travail. Ce bref volume rassemble les communications proposées par les collègues hispanistes membres du GRIAS : María del Carmen Ayala Flores-Del Vecchio, Franck Martin, Emmanuelle Souvignet et Gilles Del Vecchio. Vient également intégrer ce numéro des Cahiers du CELEC, une communication prononcée dans le cadre de la journée concours organisée à l’Université Jean Monnet Saint-Étienne en mars 2018 à destination des étudiants de Master MEEF. Dans cette perspective, Nuria Rodríguez Lázaro, de l’Université Bordeaux Montaigne, a abordé la poésie de César Vallejo (Poemas humanos et España, aparta de mí este cáliz). Dans ce recueil poétique, la notion de transgression s’impose de tout son poids. En effet, le poète péruvien combine idéologie chrétienne et marxiste empruntant ainsi la voie de la transgression idéologique.

     Dans sa communication, María del Carmen Ayala Flores-Del Vecchio se propose d’aborder deux romans historiques du XXe siècle : La Voz dormida de Dulce Chacón et Trece Rosas rojas de Carlos Fonseca. Les deux œuvres procèdent à un ancrage dans le contexte de la guerre civile espagnole, et María del Carmen Ayala Flores-Del Vecchio démontre, par une analyse poussée de l’espace et des marqueurs temporels, que les textes du corpus délimité se transforment en vecteurs d’une voix de la dénonciation ou encore de l’hommage, selon les cas. La dénonciation prend pour cible la transgression qui a conduit à l’éradication du système politique de la République, pourtant issue des urnes. L’hommage rejaillit sur les résistants silencieux dont nous ne sommes pas accoutumés à entendre la parole, ce qui dans la perspective de ce volume, constitue bien une autre forme de transgression, et pas des moindres. Adoptant une approche bakhtinienne, l’auteur de cette communication met en évidence les mécanismes de l’élaboration d’un chronotope susceptible de fédérer les deux productions romanesques : le chronotope de l’espace public dans le temps de la victoire. En effet, la ville a fortement évolué et porte les traces de la nouvelle orientation politique et idéologique dont elle va devenir le cadre. Dans ce contexte, résister et véhiculer d’autres valeurs devient tout aussi transgressif et ne peut se faire qu’au prix d’une prise de risque considérable qui ne fait que grandir les oubliés de l’Histoire, ces vaincus longtemps privés de parole.

     Emmanuelle Souvignet nous accompagne dans le labyrinthe textuel du roman Estela del fuego que se aleja, une création de Luis Goytisolo à la structure particulièrement complexe. Les transgressions sont légion dans cette production littéraire proche de l’essai et qui accorde une place de choix à la réflexion métalittéraire. Les dédoublements, les mises en parallèles, l’imbrication de romans dans le roman ainsi que la multiplication des personnages qui se consacrent à l’écriture sont autant de stratégies littéraires déstabilisantes, et donc transgressives, pour le lecteur qui doit se montrer extrêmement vigilant s’il souhaite éviter de se laisser happer par le tourbillon narratif ainsi élaboré. Emmanuelle Souvignet s’attache, par une analyse minutieuse, à aborder la question du rapport de l’auteur au texte, mais également du texte au lecteur, et envisage la perspective de la remise en question de l’autorité même de l’auteur au sein de l’œuvre. Dans ce roman de Luis Goytisolo, la transgression se met en place par le biais d’une forme de rupture du pacte conventionnel de lecture. Les codes sont effectivement bousculés, l’autorité de l’auteur est mise à mal, et l’autorité du lecteur est de la sorte mobilisée. En remettant en cause les mécanismes de l’autorité de l’auteur, le roman de Luis Goytisolo propose une réflexion enrichissante et complexe autour de la création.

 

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     C’est en prenant appui sur la Tragicomedia de Calisto y Melibea de Fernando de Rojas que Gilles Del Vecchio prend le parti d’analyser les modalités de représentations du corps au sein de ce corpus incontournable de la fin du XVe siècle. En s’inscrivant dans le prolongement des travaux déjà anciens de José Antonio Maravall, l’auteur se propose d’étudier les manifestations précises de l’éclosion d’une nouvelle mentalité sur la perception du corps. L’insatisfaction sociale, le refus d’être cantonné à l’intérieur d’un cadre qui condamne au déterminisme social, les aspirations communes entre les personnages de rangs différents ainsi que la cupidité qui en vient à caractériser l’ensemble des personnages, toutes ces orientations s’articulent autour du concept de pragmatisme le plus exacerbé. En procédant au relevé et à l’analyse d’extraits répartis sur l’ensemble du texte, Gilles Del Vecchio souligne le processus de marchandisation dont fait l’objet le corps des personnages. Certains en parlent comme d’un objet ou le considèrent comme une récompense qu’il est licite de promettre afin de consolider une alliance. D’autres en font la matière première d’une activité variée et rémunératrice. Le corps est progressivement devenu un outil de l’enrichissement et la vitrine de ce même enrichissement. Les expressions imagées retiennent également l’attention de l’auteur pour qui les choix opérés en la matière ne font que consolider cette farouche volonté du temps à s’inscrire dans le pragmatisme le plus décomplexé. Si le texte ne propose pas de portrait, c’est parce que la contemplation de la beauté humaine n’est pas lucrative. Si les mains et la bouche sont plus fréquemment mentionnées que les autres parties du corps, c’est parce qu’ils sont les plus à même de dire l’agissement et l’action concrète. Si le corps des principaux acteurs est brisé à la suite d’une chute, c’est parce que le motif allégorique de la roue de la fortune a cessé d’être opérant. La chute, si elle prétend être édifiante, n’a d’autre choix que de devenir parfaitement concrète. Par leur cupidité, les personnages transgressent des normes et des valeurs. La perception du corps en est fortement affectée.

     Nuria Rodríguez Lázaro présente une analyse très éclairante de la poésie de César Vallejo. Elle en retrace en particulier l’évolution depuis son premier recueil, Los Heraldos negros, jusqu’à España, aparta de mí este cáliz, en passant par le surprenant et déroutant volume intitulé Trilce ou encore Poemas humanos. Cette approche conduit l’auteure de cette communication à établir des passerelles significatives avec d’autres auteurs de poèmes tels que Octavio Paz, Jorge Luis Borges ou encore Pablo Neruda. C’est la perspective de l’engagement qui sous-tend l’analyse de Nuria Rodríguez Lázaro qui ne manque pas de souligner le contexte d’influences aussi bien en matière littéraire qu’historique. La mort, la guerre deviennent de la sorte des axes thématiques incontournables pour le poète péruvien, mais pas exclusivement. Il s’emploie en particulier, au fil de sa production poétique, à assumer le rôle du porte-parole, voire du défenseur, des plus démunis. Or, cette attitude induit d’autres préoccupations telles que le travail, la souffrance, la pauvreté, la douleur humaine. Le poète avait largement consolidé sa réputation de transgresseur dans son recueil Trilce. Cette transgression affectait tout particulièrement la convention syntaxique et sémantique. Si César Vallejo revient à une formulation lyrique moins tourmentée dans Poemas humanos et España, aparta de mí este cáliz, il n’en demeure pas moins transgressif dans le contenu exposé. La fusion qu’il opère entre christianisme et marxisme en est la conséquence la plus marquée. Nuria Rodríguez Lázaro met en lumière la cohérence de ce glissement et en révèle toute la portée idéologique. Elle souligne, par ailleurs, une autre forme de transgression, celle constatée par rapport à la convention de la poésie engagée. Elle démontre en effet que Vallejo ne se contente nullement de dénoncer les injustices qui motivent sa prise de position et que le poète franchit un palier supplémentaire en manifestant sa croyance inébranlable en l’avenir de l’humanité dont il ne doute jamais du salut. Enfin, elle perçoit également une dimension transgressive dans la compatibilité observée entre le choix de l’engagement et le fait de ne jamais renoncer à la rénovation du langage poétique.

     Enfin, la communication de Franck Martin livre une approche différente et complémentaire dans la mesure où elle centre la réflexion sur un aspect peu abordé, je veux parler de la dimension linguistique. Le travail de Nuria Rodríguez Lázaro s’était en partie emparé de la question, mais il s’agissait alors d’une réflexion sur la langue poétique. Franck Martin, pour sa part, aborde l’épineuse question du sécessionnisme linguistique valencien. Dans une démarche diachronique minutieuse, l’auteur retrace l’historique de la question depuis les Normes de 1932 jusqu’à l’adoption en 2015 par le parlement valencien de la Loi de Reconnaissance, Protection et Promotion des Marqueurs Identitaires du Peuple Valencien dont l’intérêt premier est qu’elle officialise la dénomination de langue valencienne. Le débat linguiste évolue et se tend au fil de l’Histoire. Il devient en outre le support d’une idéologie visant à s’affranchir d’une autorité ou encore à rivaliser avec elle. Le sujet pose pleinement la question de la norme et de l’autorité. Qui est en mesure de déterminer la norme et à partir de quels critères ? Doit-elle être acceptée sans discussion ? Le problème de la domination politique n’est jamais atténué. Il est perceptible dans le rapport entre le castillan et le valencien, mais également dans la rivalité grandissante entre le valencien et le catalan. Dans cette surenchère de la transgression linguistique et politique, les débordements les plus radicaux peuvent prendre forme. Le combat mené par les sécessionnistes ne cache pas une aspiration non moins transgressive : l’accès à l’autonomie.

     Romans, poésie, faits de société, tout semble prétexte à exprimer la transgression. Elle est finalement aussi nécessaire que la norme à laquelle elle se confronte en permanence. Mais cette confrontation n’est pas vaine. Elle favorise la prise de position, la prise de conscience, l’avancée permettant d’éviter l’engourdissement et la menace passéiste. Si bien que transgresser revient parfois à progresser.

 

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Pour citer cet article

Gilles Del Vecchio, « Introduction. Norme et transgression dans le domaine hispanique », Cahiers du CELEC, n° 13, Norme et transgression dans le domaine hispanique, sous la direction de Gilles Del Vecchio, 2018, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/90.