Réflexions méthodologiques et critiques sur les études transdisciplinaires en sciences humaines et sociales

 

Réflexions méthodologiques et critiques sur les études transdisciplinaires
en sciences humaines et sociales

 

Emmanuel Marigno Vazquez (PR Études hispaniques et hispano-américaines)
— CELEC (EA 3069), Université Jean Monnet, Saint-Étienne

 

 

     La problématique des études communément appelées « interdisciplinaires » implique des questions de terminologie et de champs scientifiques, mais également des considérations de contextes historiques, culturels, sociaux – voire sociétaux – et de finalités de recherches. Thématique prégnante s’il en est, d’autant qu’une toute prochaine étude à paraître en 2018 fait le point sur les dernières réflexions relatives aux « transmedia studies[1] ».

     J’aborderai ici – dans une perspective plutôt critique que théorique – divers aspects de l’interdisciplinarité plus spécifiquement relatifs aux sciences humaines et sociales, et cela en trois temps : viendra tout d’abord la question des concepts et des catégories herméneutiques de ce que l’on s’accorde à nommer les « études interdisciplinaires » ; je prendrai en compte dans un deuxième temps les questions plus contextuelles – histoire, science et société – ; enfin, j’exposerai deux exemples d’approche transdisciplinaire à partir d’une thématique transmédiale issue de la scénographie postmoderne, ce qui permettra de mettre en évidence l’intérêt de la pluridisciplinarité en sciences humaines et sociales : Ich Bin don Quijote (2006) de Lisie Philip et Don Quichotte du Trocadéro (2013) de José Montalvo.

La question des concepts

     Il existe une diversité de termes tels qu’« interdisciplinarité », « multidisciplinarité », « pluridisciplinarité », ou encore « transdisciplinarité » ; à cela, s’ajoutent de récents concepts tels que « métadisciplinarité » ou « post-disciplinarité ». De quoi parle-t-on précisément lorsque l’on fait usage de ces différents termes ? Sommes-nous en présence de synonymes ? Qu’impliquent les éventuelles nuances ? Quelle en est la pertinence ? Est-il possible de dégager une forme de gradation entre ces termes, et quels en seraient les critères ?

     Ce sont les préfixes qui attirent tout d’abord l’attention : « inter », « méta », « multi », « pluri », « post » ou « trans ». Alors que « multi » et « pluri » s’ouvrent sur une diversité de disciplines, « inter » et « trans » impliquent des degrés divers d’interaction entre les champs scientifiques impliqués ; pour leur part, « méta » et « post » désignent une sorte d’état d’accomplissement de ce que l’on pourrait nommer une méthodologie globale, c’est-à-dire commune à un groupe de disciplines et qui vaudrait comme dépassement des méthodologies spécifiques.

     Puis vient le substantif « discipline » qui n’est pas le « champ », ni le « domaine », ni le « secteur », ni même la « science ». Alors que les synonymes cités portent l’idée d’« ouverture », celui de « discipline » connote l’« ordre », l’« autorité », voire une forme de « rigidité ». Cela suffit-il à expliquer la nécessite de translation d’une discipline vers une autre ? L’explication sémantique est certes nécessaire mais non suffisante.




[1] FREEMAN, Matthew et GAMBARATO, Renira Rampazzo (dir.), The Routledge companion to transmedia studies, London, Routledge, 2018.

 

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     La délimitation en disciplines génère en effet un accès restreint au réel, et le dialogue entre domaines scientifiques indiquerait un besoin d’appréhender plus amplement ce réel. Une appréhension plus souple et moins étriquée du réel serait donc à l’œuvre dans le surgissement d’approches conjointes entre disciplines diverses :

La recherche disciplinaire concerne, tout au plus, un seul et même niveau de Réalité ; d'ailleurs, dans la plupart des cas, elle ne concerne que des fragments d’un seul et même niveau de Réalité. En revanche, la transdisciplinarité s’intéresse à la dynamique engendrée par l’action de plusieurs niveaux de Réalité à la fois[2].

     Mais là encore, si les critères épistémologiques éclairent, ils ne suffisent pas à la démonstration.

     Alors que les disciplines se sont spécialisées à outrance pendant des siècles et dans un rapport de verticalité, la postmodernité introduit dès les années 1970 une rupture, pensons notamment aux travaux de Gilles Deleuze, de Jacques Derrida et de Félix Guattari dans un premier temps, puis à ceux de Pierre Bourdieu, de Roger Chartier et de Michel De Certeau. Bassarab Nicolescu, fondateur des théories de la transversalité, prend soin d’inscrire les questions de définitions et de méthodes dans une perspective diachronique et philosophique.

     Le surgissement des pratiques transversales correspondrait à une sorte de rupture dans l’histoire des sciences humaines car – toujours selon Bassarab Nicolescu – « pour la pensée classique, la transdisciplinarité est une absurdité car elle n'a pas d'objet. En revanche pour la transdisciplinarité, la pensée classique n'est pas absurde mais son champ d'application est reconnu comme étant restreint[3] ». Cette approche de la pratique « transdisciplinaire » comme aboutissement d’une forme d’évolution diachronique de la pensée occidentale implique à son tour une sorte d’évolution de la réalité et des pratiques socio-culturelles qui, sans doute, ont induit le recours à la « transversalité » comme moyens d’appréhender ces nouvelles thématiques scientifiques.

     Nicolescu évoque un « processus de déclin des civilisations » dont on ne pourrait, selon lui, sortir ni par un retour à « l’âge d’or », ni par « une révolution sociale ». S’impose alors une sorte d’« harmonie entre les mentalités et les savoirs » qui nous délivrerait de « l’ère du big bang disciplinaire et de la spécialisation à outrance[4] ». Si l’on considère le facteur historique et ses implications socioculturelles comme l’une des explications de la « transdisciplinarité », il convient alors de s’interroger sur la pérennité de ces pratiques transversales : sont-elles une nouvelle pratique scientifique ou une conséquence circonstancielle vouée à disparaître avec le contexte historique qui l’a engendrée ?

     En tout état de cause, la transversalité s’impose dans les sciences dites « dures » et dans les sciences humaines et cela, quelle qu’en soit la cause et quelle qu’en soit sa durée de vie.

     Nicolescu pose surtout la question de la « finalité scientifique » comme étant le critère le plus fondé pour définir ce que sont la « disciplinarité », l’« interdisciplinarité », la « multidisciplinarité » et la « transdisciplinarité » :

La transdisciplinarité est si souvent confondue avec l’interdisciplinarité et la pluridisciplinarité […] par le fait que toutes les trois débordent les disciplines. Cette confusion est très nocive dans la mesure où elle occulte les finalités différentes de ces trois nouvelles approches[5].

     En effet, le choix du type de dialogue que l’on souhaite / doit établir entre des disciplines distinctes est censé répondre à une finalité précise ; c’est donc bien l’hypothèse de départ qui induit le degré d’interaction qu’il est nécessaire d’établir entre les champs disciplinaires, depuis la « multi/pluridisciplinarité » jusqu’à la transdisciplinarité. La transdisciplinarité n’est donc nullement un passage obligé.




[2] NICOLESCU, Bassarab, La Transdisciplinarité. Manifeste, Monaco, Éditions du Rocher, 1996, p. 28.

[3] Ibid., p. 27.

[4] Ibid., p. 25.

[5] Ibid., p. 29.

 

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     À ces réflexions de Nicolescu, nous devons ajouter les problématiques de périmètres scientifiques qui ont induit les controverses entre Kuhnet[6] et Popper[7], en particulier, sur les questions de « cadres théoriques » et « matrices disciplinaires » mais pas seulement. Prenant ici un angle résolument critique et méthodologique plutôt que strictement philosophique et théorique, je renvoie plus spécifiquement à l’étude comparée de Léna Soler relative à ces deux lignes des « transmedia studies[8] ».

Les catégories herméneutiques

     Après les questions de définitions et de contextes vient celle des catégories herméneutiques. Certains comme Alain Létourneau[9] actualisent les théories sur la transversalité de Nicolescu, et proposent une lecture en gradation depuis la « disciplinarité » ou « monodisciplinarité » – degré de moindre collaboration entre disciplines – jusqu’à la « transdisciplinarité » – degré le plus accompli de l’interaction disciplinaire – en passant respectivement par la « multidisciplinarité » et par l’« interdisciplinarité ».

 

Concepts

Définitions

Transdisciplinarité

Forme d’hybridité absolue ; appréhension plurielle d’une réalité scientifique à partir de l’agrégation de diverses disciplines induisant une méthode commune

Interdisciplinarité

Collaboration entre disciplines, échange de méthodes et de théories

Multidisciplinarité ou Pluridisciplinarité

Expression de disciplines diverses sur un même objet scientifique

Monodisciplinarité ou Disciplinarité

Cloisonnement des disciplines

    

Létourneau propose notamment le concept de « métadisciplinarité », qui désignerait une forme d’accomplissement de la « transdisciplinarité », c’est-à-dire la mise en place d’une méthode commune dépassant la somme et l’interaction des méthodes issues des disciplines mises en interaction. À vrai dire, je ne vois pas de différence flagrante entre le concept de « transdisciplinarité » de Nicolescu et celui de « métadisciplinarité » de Lanterneau qui – me semble-t-il – apporte peu à la réflexion sur le dialogue entre disciplines tel que Nicolescu, à l’origine des théories sur la transversalité, l’avait déjà exposé.




[6] HOYNINGEN-HUENE, Paul, Die Wissenschaftsphilosophie Thomas S. Kuhns : Rekonstruktion und Grundlagenprobleme, Friedr. Vieweg & Sohn Verlagsgesellschaft mbH, Braunschweig, 1989, trad. anglaise de LEVINE, Alexander T., Reconstructing scientific revolutions (T. S. Kuhn’s philosophy of science), Chicago, University of Chicago Press, 1993.

[7] BOYER, Alain, Introduction à la lecture de K. Popper, Paris, Presses de l’ENS, 1994.

[8] SOLER, Léna, « Popper et Kuhn sur les choix inter-théoriques », Philosophia Scientiæ, 11/1/2007, http://philosophiascientiae.revues.org/318 [consulté le 2 mai 2017].

[9] LETOURNEAU, Alain, « La transdisciplinarité considérée en général et en sciences de l’environnement », La Revue électronique en sciences de l’environnement, 8/2, 2008, https://vertigo.revues.org/5253 [consulté le 22/01/2016].

 

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     Car selon Nicolescu en effet, la « transdisciplinarité » implique divers degrés en fonction des disciplines en interaction ; ces degrés s’expriment en des nuances sémantiques que sont la « multidisciplinarité », l’« interdisciplinarité » et la « disciplinarité[10] ».

     « La pluridisciplinarité – selon lui – concerne l'étude d'un objet d'une seule et même discipline par plusieurs disciplines à la fois », l’« interdisciplinarité » « concerne le transfert des méthodes d'une discipline à l'autre », et la « transdisciplinarité » « concerne, comme le préfixe "trans" l'indique, ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au-delà de toute discipline[11] ».

     Les définitions de Nicolescu, éclairent non seulement sémantiquement, mais elles délimitent notamment les disciplines scientifiques et leurs pratiques. La « pluridisciplinarité » vaut comme addition de regards, comme somme de lectures isolées de disciplines qui restent fermées aux autres ; la « pluridisciplinarité » pour sa part apparaît comme une diversité de points de vue cloisonnés.

     L’« interdisciplinarité » engage davantage dans la mesure où elle « déterritorialise » les méthodes d’une ou de plusieurs disciplines vers une autre ou plusieurs autres, elle induit un transfert de théories issues de champs initialement distincts.

     La « transdisciplinarité » constitue donc la pratique la plus aboutie de la transversalité, elle déterritorialise, elle « déconstruit », aboutissant ainsi à une sorte d’archi-méthode qui vaut comme synthèse et dépassement des différentes disciplines qui intervenaient originellement de manière isolée sur un même objet scientifique.

     L’apport majeur de la transdisciplinarité, c’est l’appréhension totale qu’elle offre sur un objet scientifique déterminé, contrairement à la disciplinarité, à la « pluridisciplinarité » et à l’« interdisciplinarité », qui se limitent à des accès partiels et fragmentés du réel[12].

     Dans cette même perspective, la « transdisciplinarité » ne constitue pas une nouvelle discipline, mais plutôt une archi-discipline ou encore une « hyperdiscipline » selon le propre terme de Nicolescu.

Vers une mise en pratique : le concept d’« hybridité »

     Les philosophes de la postmodernité ont mis en lumière un dialogue renouvelé entre les activités humaines – au sein des sociétés occidentales tout du moins – et cela tant dans les domaines artistique et économique que politique et socioculturel ; la science n’échappe donc pas à ce schéma de lecture.

     La postmodernité a suggéré une lecture « rhizomatique » d’une cosmogonie conçue de manière dynamique sous la forme de « flux » qui engendrent des « constructions » et des « déconstructions » permanentes, les « plis[13] ».

     L’épistémologie de la transversalité serait donc à considérer comme une sorte de réponse et / ou d’adaptation à cet environnement rhizomatique fluctuant. On en trouve diverses formulations méthodologiques sous la forme des études culturelles, des études postcoloniales[14] ou des études de genre.

     Dans ce contexte, le concept d’« hybridité » est sans doute celui qui exprime le mieux cette réalité du dépassement de la disciplinarité.

 


[10] « De même, la prise en compte plus ou moins complète des trois piliers méthodologiques de la recherche transdisciplinaire engendre différents degrés de transdisciplinarité. La recherche transdisciplinaire correspondant à un certain degré de transdisciplinarité s’approchera plutôt de la multidisciplinarité (comme dans le cas de l’éthique) ; celle à un autre degré – de l’interdisciplinarité (comme dans le cas de l’épistémologie) ; et celle encore à un autre degré – de la disciplinarité. La disciplinarité, la pluridisciplinarité, l'interdisciplinarité et la transdisciplinarité sont les quatre flèches d'un seul et même arc : celui de la connaissance ». Ibid., p. 28.

[11] Ibid., p. 27.

[12] Ibid., p. 28.

[13] DELEUZE, Gilles, Le Pli. Leibniz et le baroque, Paris, Minuit, 1988.

[14] Voir le récent ouvrage de CLAVARON, Yves, Petite Introduction aux Postcolonial Studies, Paris, Kimé, 2015.

 

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     En guise de prérequis, précisons que l’« hybridité » ne désigne nullement une forme ou une zone de mélange, de métissage et encore moins de synthèse. Si l’on s’en tient à la définition qu’en donne Alfonso de Toro[15], l’« hybridité » constitue au contraire une tension entre rhizomes de nature distinctes, voire distantes.

     L’« hybridité » comme tension implique alors la notion de « frontière », entendue comme délimitation que l’on a transgressée ; pour autant, la « frontière » ce n’est pas la limite, ni la séparation. En effet, selon Michel de Certeau[16] et Frantz Fanon[17], la « frontière » induit davantage l’idée de jonction plutôt que celle de distanciation, car c’est la frontière qui rend possible le contact entre les altérités.

     Ces « flux » deleuziens expliquent donc bien le franchissement des frontières, la transgression de territoires, engendrant ainsi les « contaminations » évoquées par Wolfgang Welsch[18], cause première de l’« hybridité ».

     C’est donc bien une altération mutuelle d’identités issues de territoires distincts, et résultant de la transgression de frontières sous l’effet de flux permanents, qui est au cœur de l’« hybridité ». Ainsi, le concept d’« hybridité » est consubstantiel des notions d’« identité », de « contamination » et de « territoires ».

     Pour autant, l’« hybridité » ne présuppose nullement que s’évanouissent les territoires et les identités originelles ; au contraire, la zone d’« hybridité » vaut comme nouveau territoire de dialogue entre territoires initialement distincts.

     Si l’on prend comme sujet d’étude la scénographie postmoderne, force est de constater que les zones d’hybridités sont omniprésentes. Le théâtre multimédial avait certes commencé ses premières expérimentations dès le premier tiers du XXe siècle mais elles ont toutes été interrompues par les crises européennes – guerre civile et guerre mondiale – et il faudra attendre les innovations de Svoboda[19] et de Brecht pour renouer avec ce théâtre multimédial des origines, que Marco de Marinis qualifie de « post cinématographique[20] ». Les territoires du spectacle vivant et de l’image entrent alors en dialogue, et la scène devient un lieu privilégié d’« hybridité ».

     Pour autant – j’ai pris soin de le rappeler peu avant – les territoires originels ne s’évanouissent pas, l’évolution n’étant pas ici verticale et historique mais horizontale et rhizomatique. C’est ainsi que, sous l’impulsion d’Antonin Artaud et d’Alfred Jarry, les chorégraphies rituelles et dithyrambiques originelles refont surface sur la scène aux côtés des pratiques multimédiales précédemment évoquées. Au théâtre « post cinématographique » évoqué par Marinis, nous pouvons alors agréger le « rituel postmoderne » dont fait état Fernando del Toro[21] lorsqu’il évoque le théâtre du XXIe siècle.

     Ces franchissements de frontières entre médiums – cinéma, danse, peinture, théâtre, etc. – et entre époques – antiquité, postmodernité – donnent lieu à des « disséminations » dérridiennes – ou « contaminations » – qui engendrent de nouveaux « plis » artistiques, des territoires « hybrides », véritables entrelacements d’expressions artistiques, littéraires et plastiques. Roland Barthes annonçait en quelque sorte cette « contamination » du langage textuel par le corporel, lorsqu’il évoquait « la stéréophonie de la chair profonde[22] », ce qui implique, d’une part, le recul du langage textuel et, d’autre part, la résurgence de langages chorégraphiques sous la forme de la performance notamment.

 


[15] DE TORO, Alfonso, « Hacia una teoría de la cultura de la hibridez como sistema científico transrelacional, “transversal” y “transmedial” », Estudios Literarios & Estudios Culturales. Nuevo Texto Crítico, 25/26, p. 275-329.

[16] CERTEAU, Michel de, L’Invention du quotidien. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980.

[17] FANON, Frantz, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspero, 1961.

[18] WELSCH, Wolfgang, Unsere postmoderne Moderne, Weinheim, VCH Acta humaniora, 1987.

[19] Josef Svoboda (1920-2002) est un chorégraphe tchèque, fondateur du Théâtre national tchèque en 1948 ; il est le premier à articuler le spectacle vivant avec la diffusion cinématographique.

[20] DE MARINIS, Marco, « Assestamenti teorici provvisori sull’uso degli strumenti audiovisivi nello studio del teatro » dans DE TORO, Alfonso et DEL TORO, Fernando (dir.), Acercamiento al teatro actual (1970-1995). Historia – Teoría – Práctica, Frankfurt/Madrid, Vervuert, 1998, p. 193-202.

[21] DE TORO, Fernando, « Entre el rito y al tecnología » dans DE TORO, Alfonso, et DE TORO, Fernando (dir.), op. cit., p. 153-157.

[22] BARTHES, Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 105.

 

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     De fait, c’est bien le corps qui est au centre de ces « hybridités » scénographiques postmodernes. Dans les œuvres de José Montalvo ou de Lisie Philip, entre autres, le corps est au cœur du « rhizome » scénographique. Le signifiant s’incarne dans le corps même du danseur ou de la danseuse, et les « flux » sont à l’origine d’expressions chorégraphiques qui animent les corps par-delà les frontières, transgressant ainsi les territoires. C’est donc bien par et dans les corps que se « déconstruisent / reconstruisent » les identités, que se créent de nouveaux « plis » sémiotiques porteurs de nouvelles valeurs ou de valeurs renouvelées, comme dans le transculturel Ich Bin don Quijote de Lisie Philip, où Dulcinée questionne la figure quichottesque par un jeu d’écrans de projection qui révèlent les représentations mentales – socioculturelles et fantasmatiques – des autres personnages tout comme des spectateurs.

   

Fig. 1 : Lisie Philip, Ich Bin don Quijote, 2006.

     Don Quichotte du Trocadero pour sa part signifie les « choses » moyennant ces « longs graphismes » foucaldiens[23], notamment, les « prototypes » quichottesques de l’« heaume de Mambrin » ici mimée, de Rocinante devenue escalator de métro que chevauche le protagoniste devant le regard effaré des Franciliens, ou du moulin animé en des archi-signes corporels collectifs.

Fig. 2 : José Montalvo, Don Quichotte du Trocadéro, 2013.

     Et puis il y a le dialogue entre le poétique et le politique, entre le présent et le passé, à partir duquel le propos post-moderne se mue en discours postcolonial. Dans l’œuvre de Montalvo, le métro comme lieu d’indifférence, de marginalisation et de rejet, interpelle les identités tant sur le plan individuel que collectif : comment créer un mode d’errance qui mène à l’« hybridité », à un « territoire » partagé dans lequel tout en maintenant les identités singulières, chaque territoire parvient à entrer en « dissémination », en « contamination », en dialogue dans ce qui serait un « pli » commun ?

     Dans cette optique, Montalvo crée des musiques où s’harmonisent des sons issus de la musique classique, du flamenco, du hip-hop, de la musique techno et des cultures ethniques d’Afrique noire, faisant ainsi à partir de sonorités éparses un « pli » où s’agrègent des « rhizomes » issus de territoires étrangers les uns aux autres.

Fig. 3 : José Montalvo, Don Quichotte du Trocadéro, 2013.

     Ces musiques de territoires multiples animent des protagonistes de cultures occidentale et africaine qui déconstruisent de fait le contexte quichottesque palimpsestuel pour l’informer des problématiques socioculturelles qui sont celles de l’Occident du XXIe siècle. L’« hybridité » scénique rend possible l’impossible, elle crée un territoire qui déconstruit l’espace-temps et les cultures, afin d’harmoniser le tout dans un langage multimédial où la danse, l’image, la musique et le théâtre rendent visible l’invisible, c’est-à-dire l’émergence de nouvelles valeurs du vivre ensemble dans / par la culture.




[25] FOUCAULT, Michel, Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966.

 

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     Pour conclure sur ce panorama des problématiques transversales, nous retiendrons tout d’abord la primauté de la transdisciplinarité sur les autres formes d’interaction disciplinaire que sont l’interdisciplinarité ou la multidisciplinarité / pluridisciplinarité. Si l’idée de hiérarchie entre ces trois formes d’interaction disciplinaire n’a pas grand intérêt, il sera néanmoins possible de s’accorder sur le fait que, si la raison d’être des activités transversales est une appréhension la plus globale possible du réel, c’est bien l’invention de méthodologies globales que nous visons dans les dialogues interdisciplinaires. En ce sens, c’est la transdisciplinarité qui constitue l’ambition ultime des recherches transversales.

     Les deux illustrations évoquées en guise d’application critique du propos théorique qui les précède ont démontré que les objets culturels étudiés étant des « plis » issus de la transmédialité, seule une méthodologie transversale, c’est-à-dire synthétisant des théories issues de disciplines comme le théâtre, le cinéma, le multimédia, la musique, la danse, etc., peut donner accès à la globalité du sens de ces mises en scène multimédiales.

     Dès lors que la forme est multiple et mouvante, dès lors qu’elle interroge sans cesse des territoires géographiques, temporels, culturels, identitaires, bref, mentaux, c’est bien toute notre approche épistémologique – méthodologique et critique – qu’il nous faut interroger en ce sens.

 

 

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Bibliographie complémentaire

 

BACHELARD, Gaston, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957.

CIRET (Centre International de Recherches en Études Transdisciplinaires), URL : http://ciret-transdisciplinarity.org/index.php [Consulté le 22/01/2016].

FLOOD, Robert Louis, « A Brief Review of Peter B. Checkland’s contribution to Systemic Thinking », dans Systemic Practice and Action Research, 13/6/2000, p. 723-731.

GENDRON, Corinne et VAILLANCOURT, Jean-Guy (dir.), Environnement et Sciences sociales, Sainte-Foy, PUL, 2007.

MEAD, George Herbert, L’Esprit, le Soi et la Société (1934), Paris, PUF, 2006.

RESWEBER, Jean-Paul, Le Pari de la transdisciplinarité. Vers l’intégration des savoirs, Paris, L’Harmattan, 2000.

 

 

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Pour citer cet article

Emmanuel Marigno Vazquez, « Réflexions méthodologiques et critiques sur les études transdisciplinaires en sciences humaines et sociales », Cahiers du Celec, n° 12, La Relation. Abolir les frontières, sous la direction de Jérôme Dutel, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/75.