Introduction : La Relation. Abolir les frontières

 

Introduction


La Relation
Abolir les frontières

 

Jérôme Dutel (MCF en Littérature générale et comparée), CELEC (EA 3069)
Université Jean Monnet, Saint-Étienne

 

     En 2015, le Centre d’Études sur les Langues et Littératures Étrangères et Comparées a choisi de placer ses recherches sous l’égide de la relation, un sujet fédérateur devant faire l’objet des recherches et des manifestations scientifiques de 2016 à 2020. En se penchant justement sur les deux volumes de La Relation parus en 2008 et 2011 sous les directions respectives de Claire Fabre et Élisabeth Vialle puis Vincent Broqua, Élisabeth Vialle et Tatiana Weets[1], il est possible, sans véritable surprise, de voir qu’il s’agit là d’un sujet complexe. La définition retenue pour ouvrir le premier volume en fait d’ailleurs la démonstration.

Au premier abord, la relation évoque le lien, le liant, le lié, elle convoque l’image du nœud. Or l’étymologie contredit cette intuition et propose de penser autrement. Car la relation n’est pas le lien, pas plus que lier n’est établir une relation. Tout part en réalité de la différence fondamentale entre les termes lien et relation, que l’on associe souvent à tort. Là où le lien oblige et entrave (ligamen), la relation crée des rapports (relatio). Le lien convoque la menace de la ligature et peut ainsi enfermer ; la relation, elle, se rapproche du paradigme tel que le définit Roland Barthes : elle serait ce qui fait le sens dans la mesure où elle établit un rapport entre deux choses distinctes. […] Dans sa définition même, la relation est complexe à saisir. Cela se manifeste notamment par la difficulté que l’on éprouve à lui trouver un antonyme exact. Le bord de la relation semble impensable : tout fait relation[2].

     Sans surprise, les articles de ces volumes envisagent donc principalement la relation sous plusieurs aspects : de manière thématique (la question de la relation amoureuse - « relation pure » de la romance britannique autant qu’amours contemporaines -, le trauma comme absence de relation, les multiples variations de la relation aux autres ou au monde…), contextuelle (relation auteur-lecteur, relation entre fiction et non-fiction…), syntaxique ou généalogique (le deuxième volume présente ainsi essentiellement des études liées à l’intertextualité). D’ailleurs, l’introduction du deuxième volume complète et prolonge celle du premier :

Restait ainsi à définir […] les modalités de la relation lorsqu’elle est envisagée hors de la simple polarité (sujet/objet, auteur/lecteur etc.), dans la lignée du concept de rhizome élaboré par Deleuze et Guattari et repris par Edouard Glissant qui, dans Poétique de la Relation (1990), choisit de penser l’obliquité, le multiple et l’errance. En outre, l’espace créé par la relation – qui peut se nommer zone de contact - tout virtuel qu’il soit, fait surgir le sens de manière inattendue, voire incongrue[3].




[1] Des ouvrages issus d’un colloque angliciste en deux volets qui s’est tenu à l’université de Paris XII en 2007 et celle de Paris-Est Créteil en 2008.

[2] FABRE, Claire et VIALLE, Élisabeth (dir.), La Relation 1, Paris, Houdiard, 2008, p. 7.

[3] BROQUA, Vincent, VIALLE, Élisabeth et WEETS, Tatiana (dir.), La Relation 2, Paris, Houdiard, 2011, p. 5.

 

 

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     Les différentes références déjà envisagées – de Barthes et Glissant à Deleuze et Guattari- ouvrent un espace vaste et protéiforme auquel l’ambition affichée du CELEC fait largement écho. Le sujet n’est pas nouveau et il fait irrésistiblement penser au texte dont Michel Foucault fait la matrice de son introduction à Les Mots et les choses (1966). Convoquant un passage désormais bien connu de Jorge Luis Borges où celui-ci présente une liste issue d’une ancienne encyclopédie chinoise, il évoque la polysémie du mot « table » pour évoquer l’espace, ou plutôt le non-espace, où se mettent potentiellement en relation toutes les choses. Rappelant implicitement la fameuse phrase de Lautréamont (« beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un parapluie et d’une machine à coudre »), Foucault rappelle que la mise en relation est comme « le réseau secret selon lequel [les choses] se regardent en quelque sorte les unes les autres et ce qui n’existe qu’à travers la grille d’un regard, d’une attention, d’un langage[4] ». C’est précisément ici que nous pourrions déployer la relation, sur la table, sous la table, dans la table. Roland Barthes, dans Le Plaisir du texte, enfonce un clou bien spécifique dans ces tables :

Si vous enfoncez un clou dans le bois, le bois résiste différemment selon l’endroit où vous l’attaquez : on dit que le bois n’est pas isotrope. Le texte non plus n’est pas isotrope : les bords, la faille, sont imprévisibles[5].

     Force est de constater que nos champs de recherches, tout comme nos méthodes de recherches, ne sont pas isotropes. Au sein d’un centre comme le CELEC, nous ne pouvons que constater les différences entre les tables où nous positionnons, parfois collectivement, parfois individuellement, ce que nous voulons étudier. En ce sens, lister nos méthodologies de relations a-t-il une fin et une finalité ? Plutôt, en conjuguant dans une même formule les deux sens premiers du mot (sa valeur juridique de « témoignage, rapport » et sa valeur logique de « lien entre deux choses », tirées du Dictionnaire historique d’Alain Rey[6]), nous pourrions dire que la méthodologie – ou plutôt les méthodologies - de la relation s’apparente à chercher à faire l’histoire du rapport que nous plaçons entre des éléments que nous avons choisis. Pour effectuer une pirouette, il est possible de dire que c’est à travers notre relation de nos relations que nous livrons l’esquisse d’une méthodologie.

     En 2011, à Saint-Étienne, le premier séminaire junior du CELEC avait permis à des doctorants membres du laboratoire d’exposer leurs recherches en cours. C’est dans ce même esprit que s’est tenu, le vendredi 25 septembre 2015, un deuxième séminaire Junior. Cette fois-ci, l’événement, sous la direction d’Yves Clavaron et Agnès Morini, s’inscrivait justement dans la réflexion autour de la Relation, retenue sans restrictions thématiques ou sémantiques particulières. Il s’est donc agi, pour chacun des quatre doctorants intervenants, de dresser un bilan provisoire de sa recherche, en montrant par ailleurs comment elle pouvait s’insérer dans l’un ou l’autre des cinq axes qui déclinent le nouveau projet quinquennal du laboratoire.

     Chaque article propose ainsi une mise à l’épreuve de la relation en littérature, ce qui a permis d’en développer plusieurs aspects. Les clivages entre communautés dans Une Saison blanche et sèche (1979) d’André Brink, ont permis de saisir, à travers des représentations littéraires analysées par Wilfried Ndemby Manfoumby, la notion de relation comme interaction humaine et sociale. Mauro Candiloro, en traitant de la dialectique entre ordre et désordre dans Le Système d’Anteo (1965) de Paolo Volponi, dévoile une incarnation particulière des instances herméneutique et sociale de la relation. Pour Célia Clermont, le motif du voyage dans La eternidad del instante (2004) de Zoé Valdés est le support d’une articulation entre la relation comme récit et comme expérience de l’autre. Enfin, Mohamed Racim Boughrara montre comment la relation s’opère, dans Temps de chien (1999) de Patrice Nganang, à travers la peinture directe et crue du petit peuple camerounais gouverné par une dictature qui a confisqué sa mémoire.




[4] FOUCAULT, Michel, Les Mots et les Choses (1966), Paris, Gallimard, 1990, p. 7.

[5] BARTHES, Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 60.

[6] REY, Alain (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992.

 

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     Le vendredi 5 février 2016, c’est une journée d’études, proposée par Jérôme Dutel et Marielle Rispail, qui cherchait à poursuivre une réflexion ouverte autour de la Relation et des méthodologies qu’elle propose, impose ou suppose. Réunissant huit chercheurs de l’Université Jean Monnet Saint-Étienne, elle voulait, suivant son intitulé Faire et défaire des frontières, proposer d’aller au-delà des diversités constituant le CELEC pour montrer la cohérence d’une réflexion collective. Si l’on se fie aux articles retenus ici, force est de constater que s’opère une démonstration de la richesse de cet intitulé. Ainsi, quand Blandine Chapuis opère un rapprochement fécond entre l’herméneutique talmudique et la poésie juive contemporaine à travers l’étude des œuvres de Paul Celan, Nelly Sachs et Claude Vigée, Zoé Schweitzer, dans une relation chronologique et comparatiste, établit un pont par-delà les siècles entre la Médée d’Euripide et celle de Sara Stridsberg, une auteure suédoise contemporaine. Pour finir, Emmanuel Marigno Vazquez, dans une réflexion méthodologique et critique sur les études transdisciplinaires en sciences humaines et sociales, propose d’évoquer des relectures actuelles de la figure du Don Quichotte au sein du théâtre multimédial.

     Si tous ces articles ont comme point commun de traiter d’œuvres finalement contemporaines, ils n’en évoquent pas moins, pour la plupart, les relations que notre temps entretient avec son passé. Ils rappellent aussi la polysémie du mot relation, convoquant celle-ci aussi bien sous ses aspects comparatistes et intertextuels que thématiques et narratifs. Il est vrai, et évident, que tout peut enfin faire relation ; pourtant, envisager et présenter cette totalité n’est pas si facile. C’est certainement là d’ailleurs que réside l’intérêt d’un tel objet d’études, dans ce travail de réunion et de confrontation aussi réellement positif qu’inévitablement déceptif : la relation est partout, constituante de nos réflexions et pourtant encombrante par l’autorité qu’il faut lui prêter. Pour conclure, revenir à l’explication de la formule totale et finale de Lautréamont, peut-être bien redécouverte par Jean-Jacques Lefrère[7] dans les publicités illustrées des dernières pages d’un annuaire de Montevideo de 1969 (145-146), paraîtrait facile. Rien n’est pourtant facile ou simple. La relation est certes au centre de toute recherche mais elle n’est en pas pour autant innocente tant elle livre un tableau, toujours incomplet, de ce qu’est, véritablement, la Recherche.




[1] LEFRERE, Jean-Jacques, Lautréamont, Paris, Flammarion, 2008, p. 146.

 

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Pour citer cet article

Jérôme Dutel, « Introduction. La Relation. Abolir les frontières », Cahiers du Celec, n° 12, La Relation. Abolir les frontières, sous la direction de Jérôme Dutel, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/70.