La citation comme « conversation avec les défunts » ? Les citations d’auteurs classiques dans la poésie morale de Francisco de Quevedo (1580-1645)

 

 

La citation comme « conversation avec les défunts » ?
Les citations d’auteurs classiques dans la poésie morale
de Francisco de Quevedo (1580-1645)

Rafaèle Audoubert — Université Jean Monnet,Saint-Étienne

 

 

     Dans un de ses sonnets, le poète espagnol du début du XVIIe siècle Francisco de Quevedo évoque la retraite qu’il a connue vers la fin de sa vie, soulignant son isolement en ces termes :

Retirado en la paz de estos desiertos,
con pocos, pero doctos libros juntos,

vivo en conversación con los difuntos
y escucho con mis ojos a los muertos.
/
Isolé dans la paix de ces vastes déserts,
entouré de livres peu nombreux mais savants,
je vis en conversation avec les défunts

et j’écoute avec mes yeux les morts[1].

     Vivre en conversation avec les défunts, écouter les morts avec les yeux, ou en une formulation plus quelconque lire et écrire : telles sont les activités pratiquées et célébrées alors par le poète. Dans ce contexte, et dans l’œuvre de Quevedo en général, l’écriture et la lecture sont intimement liées, faisant par là même de la citation un troisième procédé inséparable des deux premiers.

     Chez Quevedo, la citation est conçue comme une relation d’hommage, de référence non parodique, visant à justifier une actualité par un passé reconnu comme glorieux ou digne d’admiration. La citation convoque une autorité première qui est réactivée pour soutenir les propos de l’auteur second s’inscrivant à sa suite. Antoine Compagnon[2] souligne le rôle capital de la mémoire dans les processus intimement liés que sont la lecture et l’écriture : citer serait ainsi se souvenir et faire se souvenir d’un écrit antérieur afin que notre propre acte d’écriture entre en écho avec les textes précédents et s’inscrive dans une durée. Francisco de Quevedo, dans sa poésie dite « morale », décrit les travers de la société de son temps pour les critiquer, mettant en avant une morale fondée sur le respect du dogme catholique, de l’honneur et sur le mépris des biens matériels[3]. Dans ce contexte, les grands auteurs antiques comme Juvénal, Sénèque ou Perse[4] sont une référence constante de Quevedo. « Écouter les morts avec ses yeux », pour ce poète, c’est lire dans les écrits des grands auteurs disparus les leçons qu’ils ont bien voulu nous laisser[5]. L’écriture quévédienne est certes création mais, comme beaucoup de créations, elle est réécriture, elle est profondément marquée par les lectures et l’immense culture de cet auteur.




[1] QUEVEDO, Francisco de, Desde la Torre, dans Poesía original completa, éd. BLECUA, José Manuel, Barcelone, Planeta, 2004, poème 131, p. 98. Traduction personnelle (comme les suivantes, sauf spécification contraire).

[2] COMPAGNON, Antoine, La Seconde Main ou le Travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, notamment p. 18 : « La lecture repose sur une opération initiale de déprédation et d’appropriation d’un objet qui le dispose au souvenir et à l’imitation, soit à la citation. ».

[3] Voir la représentation du Moyen-Âge espagnol comme Âge d’Or, notamment dans l’Epistola satirica y censoria…, dans QUEVEDO, Francisco de, Poesía original completa, op. cit., poème 146, p. 130 et suivantes.

[4] Sont ici mentionnés les plus cités, par ordre décroissant de nombre de citations. Précisons que le genre de la satire, pour lequel sont connus Perse et Juvénal, n’implique pas chez Quevedo un ton parodique : ses citations sont sérieuses, qu’elles soient explicites ou allusives.

[5] L’historien français Roger Chartier a récemment encore contribué à inscrire Quevedo dans cette grande lignée, en reprenant ces mots (« Écouter les morts avec les yeux ») dans sa leçon inaugurale de la chaire Écrits et cultures dans l’Europe moderne au Collège de France (CHARTIER, Roger, Écouter les morts avec les yeux, Paris, Collège de France/Fayard, 2008).

 

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     Dans certains cas, l’écriture quévédienne est citation, référence explicite ou voilée à un écrit antérieur. Chez cet auteur, on a parfois affaire à des citations explicites, avec le nom de l’écrivain : c’est le cas du poème sur lequel sera centrée l’analyse. Cependant, les citations implicites, sous forme d’intertextes, sont aussi très nombreuses et certaines d’entre elles seront donc évoquées. Ce qui va importer ici sera de déterminer une modalité de citation, de définir, s’il s’agit bien d’une « conversation avec les défunts », de quel type de conversation il s’agit et à quoi elle sert. L’analyse des textes de Quevedo, et d’un exemple particulièrement détaillé, permettra de formuler l’hypothèse que la citation, dans la poésie morale de Francisco de Quevedo, met en avant une communauté d’idées, amène à converser avec les Anciens, à s’appuyer sur leur autorité pour mettre en avant un idéal. Pour cet auteur, à travers la combinaison de plusieurs éléments, il s’agit de réécrire le passé afin de célébrer certaines vertus et de faire du poète une sorte de prophète, à mi-chemin entre Dieu et les hommes, qui montre la voie droite de la bonne morale.

     Cette hypothèse sera démontrée en commençant par une brève approche générale de la question de la citation dans la poésie morale quévédienne. Ensuite, très vite, le choix sera fait de laisser de côté la plus grande partie de ce corpus pour attirer l’attention sur un texte en particulier : cela permettra une étude détaillée indispensable à une meilleure compréhension de l’écriture quévédienne. Cette étude visera à montrer que l’on dépasse largement ici la simple citation pour se confronter à un processus complexe de convocation d’une autorité. Enfin, la visée de ce poème sera présentée et le texte sera confronté à d’autres poèmes du corpus moral quévédien dans le but de voir si on y retrouve cette réécriture mettant en valeur le statut du poète et le même idéal que le texte premier, l’autorité de référence.

« Converser avec les défunts » : l’identité et la présence des différents auteurs cités

     Dans tout le corpus dit « moral », soit sur une centaine de poèmes, Quevedo a recours environ soixante fois à des citations, une proportion élevée[6]. Certains de ses textes ont la particularité de renfermer plusieurs citations, ce qui fait que près de la moitié d’entre eux en contient au moins une. Les auteurs de référence sont les auteurs de l’Antiquité : Quevedo cite Juvénal, Épicure, Sénèque, Catulle, Pétrone, Perse, Martial, Ovide, Épictète, Tertullien, Horace, Pline, Virgile… Il cite aussi certains Pères de l’Église, comme saint Pierre Chrysologue, saint Augustin et saint Ambroise[7]. Les satires de Juvénal, les traités et les lettres de Sénèque, et les satires de Perse sont, dans cet ordre, les textes les plus cités[8].

     La citation se fait ici en intégrant le passage de référence à l’énoncé second. La source est donc logiquement traduite en espagnol, mais elle demeure immédiatement reconnaissable par un lecteur cultivé du XVIIe siècle, familier de ces textes soit par ses lectures personnelles directes soit par celle des miscellanées qui circulaient à l’époque[9].

     Du point de vue strictement formel, la citation est manipulée dans le sens où l’auteur se l’approprie, la traduisant et l’insérant dans son poème sans la signaler comme citation par la ponctuation. Nous pourrions cependant douter de la ponctuation à cause du phénomène d’édition souvent posthume de ces textes ; cependant, le plus souvent, la citation n’est pas non plus signalée par des termes particuliers dans l’énoncé, elle est simplement intégrée dans le texte. C’est par exemple le cas dans les nombreux poèmes où les citations se font simplement sous la forme de traductions très proches[10]. Du point de vue du sens, la citation n’est que très peu manipulée : si l’insertion de la citation dans un contexte énonciatif différent du contexte d’origine est une réinterprétation, il n’est absolument pas question pour Quevedo de prendre le contre-pied de ces grands textes. Pour autant, il ne suit pas non plus simplement le chemin ouvert par les auteurs antiques, il isole aussi souvent certains éléments de leurs écrits, anecdotes célèbres ou formules stylistiquement marquantes, pour les reprendre pus résolument à son compte.




[6] Relevé basé sur une lecture personnelle ainsi que sur les notes du premier éditeur de Quevedo, José Antonio González de Salas. Pour la définition précise du corpus moral, voir AUDOUBERT, Rafaèle, Art et stratégies du dépassement dans la poésie morale de Francisco de Quevedo, thèse de doctorat, sous la direction de MEUNIER, Philippe, Université de Saint-Étienne, 2010. Disponible sur http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00669481.

[7] Il cite aussi saint Paul (une occurrence dans ce corpus) et la Bible (une occurrence dans ce corpus, tirée du Deutéronome).

[8] Respectivement cités dans une quinzaine, une dizaine et une demi-douzaine de poèmes.

[9] Les recueils de citations, dictionnaires, florilèges ou polianteas, étaient communément utilisés en Espagne au Siècle d’Or, aussi bien par le commun des lecteurs, désireux d’enrichir leur pensée, que par les auteurs de discours et sermons, ou encore par les plus grands écrivains. Dans son article « Polianteas y otros repertorios de utilidad para la edición de textos del Siglo de Oro », La Perinola, revista de investigación quevediana, núm. 4, Pamplona, Universidad de Navarra, 2000, p. 191-211, Sagrario LOPEZ POZA propose une définition et une classification de ces différents types d’ouvrages. En outre, il rappelle que Quevedo a pratiqué intensément la lecture d’une de ces polianteas en particulier, celle de Joseph Lange dans sa prison du couvent de San Marcos, à León, entre 1635 et 1643.

[10] On peut rapprocher, par exemple, Por más poderoso que sea el que agravia, deja armas para la venganza (QUEVEDO, Francisco de, Poesía original completa, op. cit., poème 48, p. 43) et la Satire VIII de Juvénal : « Tú, ya, ¡oh ministro !, afirma tu cuidado/ en no injuriar al mísero y al fuerte ;/ cuando les quites oro y plata, advierte/ que les dejas el hierro acicalado./ Dejas espada y lanza al desdichado,/ y poder y razón para vencerte ;/ no sabe pueblo ayuno temer muerte ;/ armas quedan al pueblo despojado. » (« Toi, à présent, oh ministre !, prends bien garde/ à ne pas injurier le misérable et le fort ;/ si tu leur enlèves l’or et l’argent, souviens-toi/ que tu leur laisses le fer affuté./ Tu laisses l’épée et la lance au malheureux,/ et du pouvoir et une raison pour te vaincre ; un peuple affamé ne craint pas la mort ;/ il reste les armes au peuple dépouillé ») est presque une traduction exacte de « Curandum in primis, ne magna injuria fiat/ Fortibus et miseris : tollas licet omne quod usquam est/ Auri atque argenti ; scutum gladiumque relinques,/ Et jacula, et galeam. Spoliatis arma supersunt. » (« Oh ! garde-toi de faire une injure trop grave/ Aux forts, aux malheureux… Le désespoir est brave !/ Quand tu leur ravirais un peu d’or et d’argent,/ Tu laisserais toujours à ce peuple indigent/ Le bouclier, le casque, un glaive plein de rouille…/ Il reste encor du fer aux peuples qu’on dépouille ! », traduction de Jules Lacroix.). Comparer également Advertencia a España… (QUEVEDO, Francisco de, Poesía original completa, op. cit., poème 71, p. 58.) et Sénèque, Lettres à Lucilius, 87 : « Y es más fácil, ¡oh España !, en muchos modos,/ que lo que a todos les quitaste sola/ te puedan a ti sola quitar todos. » (« Car ce qu’un seul peuple a enlevé à tous,/ il est plus facile pour tous de le reprendre à un seul ». « Et il est plus facile, ô Espagne !, de bien des façons,/ ce qu’à tous tu as enlevé seule,/ de te le voir enlevé par tous. ») et « Quod unus populus eripuerit omnibus,/ facilius uni ab omnibus eripi posse » (« Car ce qu’un seul peuple a enlevé à tous,/ il est plus facile pour tous de le reprendre à un seul »).

 

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     Des thèmes sont repris de cette façon, comme celui des prières indignes adressées aux dieux par les hommes, présent dans la satire XIV de Juvénal et dans la satire II de Perse et réélaboré par Quevedo dans plusieurs poèmes, principalement dans Ciegas peticiones de los hombres a Dios[11] :

¡Oh fallezcan los blancos, los postreros
años de Clito ! Y ya que, ejercitado,
corvo reluzga el diente del arado,
brote el surco tesoros y dineros.

‘Los que me apresuré por herederos,
parto a mi sucesión anticipado,
por deuda de la muerte y el pecado,
cóbrenlo ya los hados más severos.

¿Por quién tienes a Dios ? ¿De esa manera
previenes el postrero parasismo ?

¿A Dios pides insultos, alma fiera ?

Pues siendo Stayo de maldad abismo,
clamara a Dios, ¡oh Clito !, si te oyera ;

y ¿no temes que Dios clame a Sí mismo[12] ?

     Quevedo s’inspire du texte de Perse pour bien des idées, des thèmes, mais aussi pour des mots plus précis, soulignés ci-dessous :

O si
Sub rastro crepet argenti mihi seria, dextro

Hercule ! pupillumve utinam, quem proximus heres
Impello, expungam ! namque est scabiosus, et acri
Bile tumet. Nerio jam tertia conditur uxor !
Hæc sancte ut poscas, Tiberino in gurgite mergis
Mane caput bis terque, et noctem flumine purgas.
Heus age, responde ; minimum est quod scire laboro :
De Jove quid sentis ? estne ut præponere cures
Hunc…— cuinam ? — cuinam ? Vis Staio ?... anscilicet hæres
Quis potior judex, puerisve quis aptior orbis ?
Hoc igitur, quo tu Jovis aurem impellere tentas,
Dic agedum Staio. ‘Proh Jupiter ! o bone, clamet,

Jupiter !’ At sese non clamet Jupiter ipse[13] ?

     Cependant, le poète espagnol ajoute une référence à la mort (« el postrero parasismo » ou « paroxismo ») et à la crainte de Dieu (« ¿ no temes… ? ») qui ne se trouve pas dans le texte latin : cette réélaboration personnelle se fait donc dans le cadre d’une référence au péché, à la religion catholique. On reconnaît évidemment là le procédé de lecture et de réappropriation inhérent à toute fréquentation d’un texte qui séduit son lecteur mais lecture et citation sont particulièrement liées chez Quevedo. Ce n’est pas un hasard si Quevedo cite brièvement Perse dans un sonnet qui célèbre la lecture et l’écriture : « pero aquella [= la hora] el mejor cálculo cuenta/ que en la lección y estudio nos mejora[14] » contient en effet une citation du début de la Satire II : « Hunc, Macrine, diem numera meliore lapillo[15]. » Grand lecteur, reconnu comme tel par ses contemporains, Quevedo cite les auteurs antiques pour asseoir sa propre autorité. Sa « conversation avec les défunts », cette marque d’estime à peine voilée et particulièrement constante, est liée à la question de ce que doit être le poète auprès de ses contemporains, un rôle qui va par la suite être étudié.

Convoquer l’autorité : l’exemple du sonnet 82

     Dans le but de présenter maintenant une hypothèse de lecture susceptible d’éclairer l’ensemble du processus de citation dans la poésie morale de Quevedo, il faut entrer plus avant dans les détails et l’analyse des textes de Quevedo, en détaillant tout d’abord un exemple précis, celui du poème traditionnellement désigné par son premier vers « Llueve, oh Dios, sobre mí persecuciones ».

A estas animosas palabras que decía Epicteto : « Plue, Jupiter, super me calamitates »
Soneto

Llueve, oh Dios, sobre mí persecuciones,
mendigo, esclavo y manco, repetía
Epitecto valiente, y cada día
a Júpiter retaban sus razones.

Vengan calamidades y aflicciones
averigua en dolor mi valentía ;

con los trabajos mi paciencia expía
mi sufrimiento, en hierros y prisiones.

¡Oh hazañoso espíritu hospedado
en edificio enfermo, que pudieras
animar cuerpo excelso y coronado !

Trabajos pides y molestia esperas,
y, con tener a Dios desafiado,

ni ofendes, ni presumes, ni te alteras[16].




[11] QUEVEDO, Francisco de, Poesía original completa, op. cit., poème 91, p. 72. Voir aussi Muestra lo que se indigna Dios de las peticiones execrables de los hombres…ibid., poème 132, p. 99. On y retrouve les idées évoquées dans les satires mentionnées de Perse et Juvénal. Rapprocher notamment pour ce poème Perse « tacita libavit acerra » (en silence tu offres de l’encens) de « mudo incienso » (l’encens muet) et « murmurque humilesque susurros » (« ces prières secrètes/ Qu’on murmure à voix sourde. », (traduction de Jules Lacroix) de « los ruegos que recatas de la gente […] sin voz » (les prières que tu caches aux gens […] sans voix).

[12] Oh que meurent les blanches, les dernières/ années de Clitus ! Et puisque, souvent utilisée,/ la dent recourbée de la charrue brillera,/ que jaillissent du sillon des trésors et de l’argent./ ceux dont j’attends l’héritage,/ fruit anticipé de ma succession,/ en paiement de la mort et du péché,/ que les destins les plus sévères les emportent dès à présent./ Pour qui prends-tu Dieu ? C’est de cette façon/ que tu prépares le dernier instant ?/ Tu réclames à Dieu des choses insultantes, esprit inhumain ?/ Eh bien, alors que Staius lui-même est un abîme de méchanceté,/ il se plaindrait à Dieu en criant, oh Clitus !, s’il t’entendait ;/ et tu ne crains pas que Dieu crie pour lui-même ?

[13] Si ma bêche heurtait une urne pleine d’or,/ Hercule !... Plaise aux dieux qu’enfin je congédie/ Ce mineur dont j’hérite ! ... Il n’est que maladie,/ Il regorge d’humeurs !... Trois femmes ! déjà trois,/ Que Nérius enterre ! Et dès l’aube, trois fois,/ Le Tibre aux flots sacrés baigne ta chevelure,/ Et de ta nuit coupable emporte la souillure./ Çà, réponds, un seul mot : Qu’est-ce que Jupiter ?/ Doit-on le préférer…— « A qui donc ? » —Eh ! mon cher,/ A Staius. — « Vous cherchez quel est le meilleur juge,/ Et du pauvre orphelin le plus digne refuge ? »/ — Eh bien ! alors ces vœux dont Jupiter est las,/ Cours les faire à Staius. Bon Jupiter ! hélas !/ Va s’écrier notre homme. Et le maître suprême/ Ne crierait point aussi Jupiter à lui-même ? (traduction de Jules Lacroix)

[14] Il s’agit du poème cité en ouverture de ce travail : QUEVEDO, Francisco de, Desde la Torre, Poesía original completa, op. cit., poème 131, p. 98. (mais celle-ci [l’heure] fait le meilleur calcul/ qui nous améliore par la lecture et par l’étude)

[15] Maintenant, Macrine, marque ce jour d’une pierre blanche (mot à mot « du meilleur caillou »).

[16] QUEVEDO, Francisco de, poème 82, dans Poesía original completa, op. cit., p. 66.

 

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À ces paroles courageuses que disait Épictète : « Plue, Jupiter, super me calamitates »
Sonnet

Que pleuve sur mon front, oh mon Dieu, les malheurs,
répétait Épictète, courageux mendiant,
esclave et éclopé, et chaque jour passant
entendait Jupiter défié par ses pleurs.

Qu’arrivent les calamités, viennent les peines,
éprouve en ma douleur, oh mon Dieu, mon courage ;
à travers les épreuves ma patience expie
par ma peine mes torts, dans les fers, les prisons.

Oh esprit courageux enfermé, abrité,
dans ces murs maladifs, toi qui pourrais sans peine
faire vivre un corps sain, glorieux et couronné !

Tu réclames l’épreuve et espères l’obstacle,
et, alors que tu oses défier ton Dieu,
tu ne te laisses pas aller à l’invective.

     Parmi tous les textes recensés dans notre corpus parce qu’ils contiennent des citations, celui-ci attire l’intérêt, pour deux raisons, apparemment paradoxales.

     D’abord, la toute première citation, explicite et issue des Entretiens d’Épictète, diffère des autres car elle est présentée expressément comme une citation : elle est mentionnée entre guillemets et suivie d’un verbe de parole qui précède lui-même le nom du philosophe (« “Que pleuvent sur mon front, oh mon Dieu, les malheurs”/ répétait Épictète… »). Elle est accompagnée d’une autre citation, explicite elle aussi mais inventée : « “Qu’arrivent les calamités, viennent les peines…” ». En cela, dans le fait que ce poème contient ces deux citations explicites, il se distingue apparemment des autres.

     Mais la différence avec l’ensemble du corpus s’arrête là : pour le reste, le processus est le même, une reprise d’éléments du texte de référence, que l’auteur second s’approprie en les insérant dans son propos sans en modifier le sens. Quevedo s’inscrit dans la droite ligne d’Épictète en choisissant dans les écrits de ce dernier des termes particuliers, marquants. Ce texte présente donc l’intérêt de représenter un processus commun de citation, et il va s’agir ici de montrer quels sont les termes que Quevedo choisit de citer et comment il se les approprie, comment il convoque dans un texte de sa propre plume l’autorité d’un autre auteur.

     Le premier de ces termes marquants est la phrase « Plue, Jupiter, super me calamitates », traduite en espagnol par « Llueve, oh Dios, sobre mí persecuciones » (la traduction française proposée reprend la notion d’ordre contenue dans l’impératif latin « Plue » : « Que pleuvent sur mon front, oh mon Dieu, les malheurs »). Elle constitue le vers introductif du sonnet.

     On pourrait s’étonner que le titre fasse référence en latin au texte grec d’Épictète. Précisons que ce titre, et donc cette mise en avant du texte latin, n’est d’ailleurs peut-être pas l’œuvre de Quevedo mais celle de son premier éditeur posthume, son ami José Antonio González de Salas, car Quevedo n’a en général pas donné de titre à ses poèmes. Quoi qu’il en soit, le choix du latin pourrait poser question, qu’il soit le fait de Quevedo ou celui de González de Salas. Or, si Quevedo lisait à la fois le latin, le grec, l’hébreu, et bien d’autres langues, les ouvrages circulaient pour la plupart en latin, et c’était à travers le filtre de la culture romaine que l’Antiquité était abordée à l’époque. La plupart des lecteurs étaient plus familiers du latin que du grec et du point de vue matériel de l’imprimerie l’utilisation des caractères latins était plus répandue que celle des caractères grecs. Ainsi la référence latine ne doit-elle pas étonner outre mesure.

     Le « Jupiter » du texte latin devient en espagnol « Dios » (Dieu) : pour Quevedo, l’équivalence est totale, sauf contexte particulier contraire, entre le Dieu chrétien et le premier des dieux romains. Le nom latin « calamitates » est traduit en espagnol par « persecuciones » (mot à mot la poursuite, l’acharnement), mais le nom espagnol « calamidades » apparaît dans le quatrain suivant. Pour le reste, l’ordre latin des mots est scrupuleusement suivi ; en somme, la traduction du latin vers l’espagnol est extrêmement fidèle.

 

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     Cette citation est suivie d’une autre, qui a la particularité d’être inventée mais qui demeure fidèle au propos général de ce passage des Entretiens d’Épictète. Le second quatrain du texte de Quevedo contient les termes « courage » et « patience », qui sont mis en avant dans le texte d’Épictète. De même, le mot « trabajos », que j’ai traduit par « épreuves », renvoie à ce passage des écrits du philosophe grec, où il mentionne les travaux d’Hercule comme exemple d’épreuves à accueillir avec bienveillance car elles permettent d’exercer le courage et la patience :

N’avez-vous pas reçu le courage ?
N’avez-vous pas reçu la patience ? Et dès que j’ai l’élévation de l’âme, que
m’importe ce qui peut arriver ? […]
[…] Que crois-tu donc que fût devenu Hercule, s’il
n’y avait pas eu le fameux lion, et l’hydre, et le cerf, et le sanglier,
et plus d'un homme inique et cruel qu'il a chassés et dont il a purgé la
terre ? Qu’aurait-il fait, si rien de pareil n’avait existé ? Il est évident
qu’il se serait enveloppé dans son manteau, et y aurait dormi. Tout
d’abord donc il n’aurait pas été Hercule, si dans la mollesse et le repos
il eût ainsi dormi toute sa vie. Et s’il l’avait été, à quoi aurait-il
servi ? Quel emploi y aurait-il eu pour ses bras et pour toute sa force,
pour sa patience et pour son courage, sans de telles circonstances et de
telles occasions pour le stimuler et pour l’exercer[17] ?

     Le poème de Quevedo avait déjà mentionné l’idée de courage dans le titre (« À ces paroles courageuses… »/ « A estas animosas palabras… »). Cette même idée était également présente dans le premier quatrain (« Épictète courageux »/ « Epicteto valiente »). Quevedo la reprend encore dans le second quatrain et enfin dans le premier tercet (« Oh esprit courageux… »/ « ¡Oh hazañoso espíritu… »). Cette notion est ainsi mise en avant pas moins de quatre fois dans le poème. La citation n’est donc pas ici la seule mention d’une ou plusieurs phrases clairement identifiées, elle est aussi une reprise d’autres éléments du texte de référence que le poème quévédien met en avant, par la répétition.

     Il s’agit là de convoquer l’autorité d’Épictète en la justifiant par le courage présenté comme propre à ce philosophe. Ce dernier devient alors personnage. Le courage, qui caractérise dans son propos Hercule et l’ensemble des hommes devient plus spécifiquement son courage, celui d’Épictète, qui dépasse ainsi le statut de philosophe pour devenir une figure porteuse d’une valeur par ses actions et non par ses seuls propos. Ce ne sont pas seulement les mots du philosophe que Quevedo convoque mais la figure d’Épictète, représenté comme mendiant, esclave, éclopé… autant d’éléments anecdotiques qui participent à la construction du personnage. En d’autres termes, dans la citation, le choix de l’auteur et l’image qu’on en donne importent autant que le choix des éléments cités.

     Remarquons à ce sujet que Quevedo qualifie Épictète de « manco », c’est-à-dire « manchot », alors que l’on sait qu’Épictète est censé être boiteux, pas manchot, la célèbre anecdote rapportant que le pied du philosophe aurait été écrasé dans un étau par un de ses maîtres, pour éprouver sa capacité à endurer le mal, ce qui l’aurait laissé estropié à vie. Ce décalage apparemment insignifiant sur le plan littéraire (manchot/ boiteux) est significatif : il montre que peu importe à Quevedo qu’il s’agisse d’un pied ou d’un bras, l’essentiel est la blessure en tant que telle et ce pour quoi elle a été infligée, c’est-à-dire mettre à l’épreuve les valeurs du philosophe. L’anecdote rapporte d’ailleurs qu’Épictète n’a pas crié pendant cette torture mais s’est borné à prévenir son maître qu’il allait lui briser la jambe, et finalement à lui signaler qu’il l’avait fait. Ce serait sans doute forcer un peu le trait que de dire que Quevedo renvoie l’image d’un Épictète martyrisé pour ses valeurs, mais c’est là l’idée : l’autorité du philosophe est convoquée bien au-delà de la citation de ses propos.

     La notion de patience et la référence à Hercule correspondent à un schéma comparable même si ces derniers exemples sont beaucoup moins flagrants : présents dans le texte premier, ces deux éléments (Hercule et la patience) sont repris dans le texte second de manière isolée mais identifiable.




[17] ÉPICTETE, Entretiens, chapitre VI, Sur la Providence, disponible sur http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/epictete/table.htm (je souligne).

 

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     À ces références s’ajoutent les derniers vers du sonnet : « y, con tener a Dios desafiado,/ ni ofendes, ni presumes, ni te alteras »/ « et, alors que tu oses défier ton Dieu,/ tu ne te laisses pas aller à l’invective. » Le dernier vers, traduit par « tu ne te laisses pas aller à l’invective. » signifie mot à mot : « tu ne commets pas d’offenses, ni ne te vantes, ni ne te troubles. ». Cette fin du dernier tercet est une citation de la fin des propos d’Épictète. Il s’agit d’une citation qui est manipulée sur le plan formel, au point que l’on peut parler à son sujet de référence, de ces mots du philosophe grec :

Vous restez assis à pleurer et à gémir, les uns n’ayant pas d’yeux
pour voir celui qui vous a fait ces dons, et méconnaissant votre
bienfaiteur ; les autres vous laissant aller par manque de cœur à des
invectives et à des récriminations contre Dieu. Et cependant, pour
atteindre à l’élévation de l’âme et au courage, je puis te montrer quelles
ressources et quels moyens tu as ; toi, pour invectiver et récriminer,
montre-moi à quoi tu peux recourir.

     Ce que reproche Épictète à ses destinataires c’est d’invectiver et de récriminer, c’est-à-dire de protester violemment contre Dieu[18]. C’est exactement, selon Quevedo, ce qu’Épictète parvient à ne pas faire malgré sa situation. Il défie Dieu, certes, mais il ne récrimine pas contre lui : il ne l’offense pas, il ne fait pas preuve d’orgueil (comme le souligne le verbe « presumir »/ « se vanter »), il ne sort pas de sa modération (ce qui est mis en relief à la chute du sonnet : « no te alteras »/ « tu ne te troubles pas »).

     Quevedo, ou plutôt la voix poétique quévédienne[19], s’adresse d’une part au lecteur, destinataire implicite du sonnet et d’autre part à Épictète, son destinataire explicite. Mais la citation convoque ici l’autorité d’Épictète sur deux plans : premièrement en tant que penseur, qui a produit ce discours sur la modération, face à la tentation d’invective et de récrimination, et deuxièmement en tant que personnage, que Quevedo représente comme appliquant lui-même ce principe, celui de ne pas invectiver ni récriminer.

     Cette même voix poétique cite explicitement Épictète, qui cite à son tour Hercule, comme personnage donné en exemple. À travers le terme « trabajos » (« épreuves, travaux »), Quevedo cite à son tour, implicitement cette fois, l’exemple d’Hercule, convoquant donc une double autorité, celle d’Épictète qui est la principale et, en arrière-plan, celle d’Hercule.

     Elle cite également la Bible, ce qui sera évoqué plus loin.

     Épictète, cité par Quevedo, s’adresse à Dieu dans le poème. Dans le texte de référence ce n’est pas le cas : c’est à ses auditeurs qu’Épictète suggère de dire « Envoie maintenant… ». Voici le texte des Entretiens :

Toi, à ton tour, comprends donc tout cela, et jette les yeux sur les
forces qui sont en toi, considère-les, et dis : « Envoie maintenant, ô
Jupiter, les circonstances que tu voudras ; car j’ai des ressources et des
moyens donnés par toi-même, pour tirer parti de tous les événements ».

     En tant que personnage, chez Quevedo, Épictète s’adresse à Dieu/ Jupiter alors qu’en tant qu’auteur, dans les Entretiens, il s’adresse explicitement à ses auditeurs.

     La situation de communication dans le poème quévédien est donc bien plus complexe que celle du texte des Entretiens, si l’on veut bien mettre à part le fait que ce texte est une somme de propos attribués à Épictète par un de ses disciples[20]. Cette construction dédoublée de la situation de communication vise à asseoir l’autorité d’Épictète : on doit le prendre comme modèle non seulement pour ce qu’il dit comme auteur mais pour ce qu’il fait comme personnage et aussi parce que lui-même, comme auteur, cite Hercule qui est un exemple reconnu. Aussi, en ne s’adressant que de manière indirecte à ses destinataires, la voix poétique quévédienne choisit un chemin détourné, plus subtile que l’abord frontal, dans le but de rendre l’argumentation plus efficace. La citation d’Épictète et son exemple sont donnés dans les quatrains puis commentés dans les tercets, suivant un procédé classique de division quatrains/ tercets. Son autorité est ainsi progressivement assise, grâce au renfort de divers procédés stylistiques. Les rythmes ternaires, d’abord, se répètent lexicalement aux vers 2 et 14 : « mendigo, esclavo y manco[21] » et « ni ofendes, ni presumes, ni te alteras[22] ». Ils introduisent un mouvement d’amplification, renforcé par leur place en miroir en début et en fin de sonnet. Les vers utilisés sont des hendécasyllabes et portent donc trois syllabes rythmiquement accentuées (une principale et deux secondaires), ce qui souligne cet écho ternaire illustrant la constance d’Épictète. La métaphore tout à fait traditionnelle du corps prison de l’âme, ensuite, est reprise dans le premier tercet après avoir été ingénieusement préparée par le dernier vers du second quatrain, participant à une construction progressive du propos.




[18] Le Trésor de la langue française donne pour « invective » cette définition : « Discours violent et injurieux contre quelqu’un ou quelque chose ». Pour « récriminer », il donne : « Manifester avec âpreté et amertume son mécontentement. ».

[19] J’emploie le terme de « voix poétique » plutôt que le nom propre Quevedo pour souligner le fait que ce n’est pas la personne Francisco de Quevedo qui parle mais une modulation de cette dernière, modulation qui ne s’exprime que dans le champ restreint de l’œuvre littéraire.

[20] Ces circonstances d’écritures particulières sont ici mises à part car, justement, elles correspondent à la situation d’écriture et pas à celle de l’énonciation au sein de la fiction littéraire.

[21] La traduction française place le premier terme en contre-rejet, mais il s’agit bien de trois termes dans un même vers en espagnol.

[22] De même, la traduction française proposée se détache du mot à mot « tu ne commets pas d’offenses, ni ne te vantes, ni ne te troubles. »

 

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     Le même processus de mise en abyme de la citation, à travers lequel un auteur cité par Quevedo cite lui-même une troisième source, se retrouve dans d’autres textes du poète. Dans le sonnet Que se ha de tener dado a Dios en el ánimo todo lo que el hombre pose[23], Quevedo cite en les traduisant des termes exacts du De la Providence de Sénèque[24], alors que ce dernier décrit dans ces passages le philosophe Démétrius s’adressant à Dieu. On peut notamment rapprocher les termes suivants :

« voz tan animosa » (« voix si hardie ») et « animosam vocem » (« voix hardie »),

« cuando tu voluntad no me dijiste » (« quand tu ne m’as pas fait part de ta volonté ») et « quod non ante mihi notam uoluntatem uestram fecistis » (« car vous ne m’avez pas fait part de votre volonté plus tôt »),

« no hay cosa/ que me quites, si no es lo que me diste » (« il n’est rien que tu ne m’enlèves, si ce n’est ce que tu m’as donné ») et « quidni nullam moram faciam quo minus recipiatis quod dedisti ? » (« est-ce que je devrais hésiter à vous rendre ce que vous m’avez donné ? »),

ou encore « la alma mía/ y los hijos te doy del mismo modo » (« mon âme et mes enfants, je te les donne également ») et « Vultis liberos sumere ? […] Vultis spiritum ? […] A uolente feretis quidquid petieritis. » (« Voulez-vous prendre mes enfants ? […] Voulez-vous mon âme ? […] Je vous donnerai avec plaisir tout ce que vous demanderez. »)

     L’autorité de Quevedo, comme dans l’exemple avec Épictète et Hercules, est ici confortée non seulement parce que Quevedo a recours à une citation de Sénèque mais aussi parce que, dans ce cadre, l’auteur antique convoque l’autorité de Démétrius, dont les paroles sont données en modèle et qui, ici, s’adresse à Dieu.

     Or, si la voix poétique quévédienne met en œuvre autant de moyens pour asseoir l’autorité de ses sources, et en filigrane la sienne, c’est en fin de compte non seulement pour défendre l’idéal de modération des Anciens, cette position particulière face à la divinité qui va maintenant être abordée, mais aussi pour justifier à travers cela l’acte même d’écriture du poème moral.

Conforter les autorités (suite et fin de l’exemple)

     Si Quevedo ne reprend que des éléments isolés du chapitre Sur la Providence des Entretiens d’Épictète, il réécrit en cela le texte de départ. Il le résume, en omet des pans entiers pour le réduire en un sonnet. Il modifie la situation d’élocution en présentant Épictète comme un personnage qui s’adresse directement à Dieu et en occultant totalement le rapport entre le philosophe et ses auditeurs humains.

     Cependant, il met en valeur la même chose qu’Épictète : il ne faut pas invectiver Dieu, récriminer contre lui, mais cela ne dispense pas de chercher à élever son âme. Cette quête, chez Épictète, se traduit par l’exercice d’une faculté de l’homme : la capacité à réfléchir et à comprendre ce qui lui arrive. Face à l’adversité, il ne faut pas se rebeller contre Dieu mais exercer sa force de réflexion, éventuellement son courage, ce qui permettra de louer la Providence pour ce qui arrive, car on aura compris que cela arrive pour atteindre l’élévation de l’âme.

     Pour Quevedo, cette quête se traduit par l’observation des mauvais usages de la société contemporaine et par le respect d’une conduite plus conforme à la morale catholique. En se déplaçant à présent de la sphère de la réalité extra-littéraire vers celle de l’écriture, on comprend que cette même quête de l’élévation de l’âme se traduit, dans la poésie morale quévédienne, par la critique des travers de la société dans le but de la ramener à une norme morale plus digne. En d’autres termes, la voix poétique quévédienne prétend ici que l’élévation de l’âme passe non seulement par une conduite (se conformer à la morale catholique) mais aussi par un acte de création (écrire pour inciter les lecteurs à suivre des exemples de cette conduite considérée comme idéale). Il y aurait en quelque sorte une mission, un devoir du poète, de diffuser parmi ses contemporains la bonne morale catholique. Chez Quevedo, le poète devient en effet prophète, à mi-chemin entre Dieu et les hommes, entre l’absolu et le relatif : il est capable d’erreurs morales, tout comme les autres hommes, mais il sait fondamentalement ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, « il sait ce qu’il faut et ne faut pas faire »[25]. Ce poète-prophète est ainsi celui qui se retire à l’écart des hommes, tout en continuant à les éclairer par sa parole : dans le sonnet Retiro de quien experimenta contraria la suerte…[26], la voix poétique affirme vouloir se retirer à Cumes, loin des hommes, mais l’existence même du poème constitue un acte de communication qui leur est destiné, hors du champ de la fiction poétique. Il est particulièrement remarquable que ce sonnet prenne comme point de départ une citation de Juvénal : « unem civem donare sibyllae…[27] », à la différence près que, si les termes sont très proches, l’auteur latin rapporte le départ d’un de ses amis à Cumes alors que c’est bien la voix poétique quévédienne qui prétend s’y retirer (« Quiero dar un vecino a la Sibila/ y retirar mi desengaño a Cumas » : « Je veux donner un voisin à la Sybille/ et exiler ma désillusion à Cumes »).




[23] Que se ha de tener dado a Dios en el ánimo todo lo que el hombre posee, para que cuando le faltare, no parezca que se lo quitó, QUEVEDO, Francisco de,  Poesía original completa, op. cit., poème 81, p. 65.

[24] Livre V, 5.

[25] Voir RIANDIERE DE LA ROCHE, Josette, « Quevedo, un prophète face au roi ? », dans REDONDO, Augustin (dir.), La Prophétie comme arme de guerre des pouvoirs (XVe-XVIIe siècles), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2000 ; RIANDIERE DE LA ROCHE Josette , « Corps politique et corps mystique dans la Política de Dios de Quevedo », dans REDONDO, Augustin (dir.), Le Corps comme métaphore dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1992 ; AUDOUBERT, Rafaèle, « Le “desengaño” ou la leçon morale dans un poème de Quevedo », Cahiers du CELEC, n° 2, Séminaire « junior » du CELEC, MORINI, Agnès (dir.), 2012, http://cahierscelec.ish-lyon.cnrs.fr/sites/cahierscelec.ish-lyon.cnrs.fr/files/fichiers_joints/R.%20Audoubert%20version%20formate%CC%81e.pdf

[26] QUEVEDO, Francisco de, Retiro de quien experimenta contraria la suerte, ya profesando virtudes, y ya vicios, dans Poesía original completa, op. cit., poème 85, p. 68.

[27] JUVENAL, Satire III, Satires, éd. et trad. LABRIOLLE, Pierre de et VILLENEUVE, François, Paris, Les Belles Lettres, 1962, v. 3, p. 2.

 

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     Ce processus entre en résonnance avec le système de double citation, évoqué plus haut, par lequel un auteur cité dans un poème cite lui-même une autre référence. Le poète est prophète, certes, mais il a justement besoin de l’autorité des Anciens pour donner plus de poids à la voix qu’il fait entendre. Le sonnet déjà mentionné citait Sénèque citant lui-même Démétrius s’adressant à Dieu. D’autres cas n’impliquent pas cette référence à Dieu mais comportent une même mise en abyme de la citation, prouvant que cette modalité particulière est une constante chez Quevedo. Ainsi de nombreuses citations de Juvénal sont-elles non seulement des citations de mots communs mais aussi des références à un même personnage connu. C’est le cas du sonnet qui commence ainsi : « Próvida dio Campania al gran Pompeo/ piadosas, si molestas, calenturas[28] ». Il reprend de façon très proche les mots de Juvénal : « Provida Pompeio dederat Campania febres/ Optandas[29] » et aussi la même référence à Pompée, frappé par des fièvres mises en perspective de sa défaite contre César. Une référence plus générale aux rois du passé est également empruntée à Juvénal dans le Sermón Estoico de Censura Moral[30] ; voici le texte de Quevedo :

¡Cuán raros han bajado los tiranos,
delgadas sombras, a los reinos vanos
del silencio severo,
con muerte seca y con el cuerpo entero !
Y vio el yerno de Ceres
pocas veces llegar, hartos de vida,
los reyes sin veneno o sin herida.

Comme ils sont rares les tyrans qui sont descendus,
ombres décharnées, aux royaumes vains
du silence sévère,
d’une mort naturelle [sèche : sans sang versé] et avec un corps intact !
Et le gendre de Cérès
a rarement vu venir, lassés par la vie,
les rois sans poison ou sans blessure.

     et voici celui de Juvénal[31] :

Ad generum Cereris sine cæde et vulnere pauci
Descendunt reges, et sicca morte tyranni.

Auprès du gendre de Cérès peu de rois sont descendus sans sang versé et sans blessure,
et peu de tyrans par une mort naturelle [sèche : sans sang versé].

     L’autorité de Quevedo est doublée par le fait que la citation de Juvénal contient elle-même la mention d’autres figures, dont l’exemple fait autorité. La référence convoquée en second plan (c’est-à-dire celle citée par la citation première) est le plus souvent un exemple, comme Démétrius ou Pompée. Mais elle peut aussi être un contre-exemple, comme c’est le cas de Verrès dans le sonnet où Quevedo associe son nom à l’adjectif « sacrilège » à la manière de Juvénal ; Quevedo écrit :

El sacrílego Verres ha venido
con las naves cargadas de trofeos[32]

Le sacrilège Verrès est venu
avec ses bateaux chargés de trophées

… ce qui constitue une citation de Juvénal :

Inde Dolabella est, atque hinc Antonius ; inde
Sacrilegus Verres. Referebant navibus altis
Occulta spolia[33]

Ensuite Dolabella arrive, puis Antoine ; et enfin
Verrès le sacrilège. Ils rapportaient dans leurs bateaux chargés
un butin caché…

     Le sonnet qui commence par ces vers : « Ya llena de sí solo la litera/ Matón[34] » contient aussi une citation de Juvénal citant un personnage connu et pris en contre-exemple : « […] cum veniat lectica Mathonis/ plena ipso[35] ? ». Les mots latins « plena ipso » sont repris termes à termes en espagnol et le personnage de l’avocat Mathon, gros et malhonnête, revient également. La citation peut enfin être plus directe : Quevedo prend par exemple Sénèque et Néron comme personnages de deux de ses sonnets, construits en un diptyque dans lequel les deux figures se répondent[36]. L’effet est ici de se mettre sous l’autorité de l’exemple historique, plus précisément sous celle de l’Histoire Antique, qui à l’époque de Quevedo fait autorité par excellence. Mais le choix de Sénèque n’est pas innocent : ce dernier est à la fois un personnage historique et un auteur (originaire de la péninsule ibérique qui plus est, mais cela reste ici un détail). Le citer, même en tant que personnage, c’est se placer dans la continuité d’une lignée de grands écrivains ou produire à son tour une parole dont ils sont la caution.




[28] QUEVEDO, Francisco de, Muestra con ilustres ejemplos cúan ciegamente desean los hombres, dans Poesía original completa, op. cit., poème 41, p. 39. « La Campanie avisée a donné au grand Pompée des fièvres charitables, bien que pénibles. »

[29] JUVENAL, Satire X, op. cit., v. 283-284, p. 134 : « La Campanie avisée a donné à Pompée des fièvres nécessaires. »

[30] QUEVEDO, Francisco de, Sermón Estoico de Censura Moral, dans Poesía original completa, op. cit., poème 145, p. 121.

[31] JUVENAL, Satire X, op. cit., v. 112-113, p. 128.

[32] QUEVEDO, Francisco de, Ruina de Roma por consentir robos de los gobernadores de sus provincias, dans Poesía original completa, op. cit., poème 96, p. 75.

[33] JUVENAL, Satire VIII, op. cit., v. 105-106, p. 106.

[34] QUEVEDO, Francisco de, A la violenta y injusta prosperidad, dans Poesía original completa, op. cit., poème 52, p. 46. « Mathon remplit à présent à lui seul sa litière. »

[35] JUVENAL, Satire I, op. cit., v. 32-33, p. 7 : « […] alors qu’arrive la litière de Mathon, qu’il remplit à lui tout seul ? »

[36] QUEVEDO, Francisco de, poèmes 43 et 44, dans Poesía original completa, op. cit., p. 40-41.

 

— 8 —

 

 

     Que l’homme Quevedo adhère ou non à cette idée n’importe guère, même si cela est probable, l’essentiel c’est qu’il utilise cette représentation du poète et de l’acte d’écriture pour justifier ce dernier, pour donner à ses écrits une raison d’être incontestable, pour conforter, en somme, son autorité en tant que poète moral. L’utilisation de la citation dans ce but se trouve même ponctuellement soulignée, mais d’une façon subtile, par Quevedo. Si la citation n’est pas souvent mise en évidence dans les poèmes de cet auteur, elle l’est cependant à deux reprises remarquables : dans le sonnet représentant Épictète qui a été analysé en deuxième partie et dans le sonnet Un delito igual se reputa desigual[37] Ce dernier cite un passage de la satire XIII de Juvénal :

multi
Committunt eadem diverso crimina fato :
Ille crucem sceleris pretium tulit, hic diadema.

beaucoup
ont commis des crimes semblables et ont connu des châtiments différents :
celui-ci a connu la potence comme punition de son crime, celui-là le diadème.

… en soulignant ainsi l’acte de citation :

Si de un delito propio es precio en Lido
la horca, y en Menandro la diadema,
¿quién pretendes, ¡oh Júpiter !, que tema
el rayo a las maldades prometido ?

Si le prix d’un délit particulier est pour Lidus
la potence, et pour Ménandre le diadème,
qui veux-tu, ô Jupiter, qui craigne
la foudre promise aux méfaits ?

     L’acte quévédien de citation consiste ici à reprendre les mots « diadema » et « crucem » par des traductions strictes (« crux » ne désigne pas seulement la croix mais aussi le gibet, la potence) mais aussi à présenter la citation au moyen de l’utilisation d’une tournure hypothétique. Cette dernière présente l’affirmation qu’elle introduit comme le point de départ du raisonnement, partant donc aussi de l’idée que cette assertion est forcément juste, sans doute car elle provient d’une source digne de confiance : Juvénal. Cependant, la source n’est pas mentionnée, et il convient que le lecteur parcoure la voix que lui ouvre le poète pour découvrir, grâce à ses connaissances et à son raisonnement, que l’hypothèse présentée est issue d’un texte de Juvénal.

     La proximité des deux textes est le plus souvent, sinon suffisante à justifier l’absence de référence explicite à l’acte de citation, du moins très grande. C’est ce qu’on peut remarquer dans le sonnet Desastre del valido que cayó aun en sus estatuas[38], qui contient de nombreux termes directement traduits de Juvénal (je les souligne) en plus du motif du feu, qui détruit la statue du grand Séjan naguère adoré.

     Voici le texte de Quevedo :

¿Miras la faz que al orbe fue segunda
y en el metal vivió rica de honores
cómo, arrastrada, sigue los clamores,
en las maromas de la plebe inmunda ?

No hay fragua que a sus miembros no los funda
en calderas, sartenes y asadores ;
y aquel miedo y terror de los señores
sólo de humo en la cocina abunda.

El rostro que adoraron en Seyano,
despedazado en garfios, es testigo
de la instabilidad del precio humano.

Nadie le conoció, ni fue su amigo ;
y sólo quien le infama de tirano
no acompañó el horror de su castigo.

Vois-tu le visage qui a été le deuxième plus important de toute la terre
et qui, sculpté en métal, a été célébré de mille honneurs,
vois-tu comment, tiré au sol, il suit les clameurs,
pris dans les cordes de la plèbe immonde ?

Toutes les forges fondent ses membres
en marmites, en poêles et en tournebroches ;
et lui qui causait la peur, la terreur des plus grands
n’est plus à présent qu’une abondante fumée dans la cuisine.

Ce front de Séjan qui fut adoré,
déchiqueté par les crochets, est le témoin
de l’instabilité du jugement des hommes.

Personne ne dit l’avoir connu, ni avoir été son ami ;
et seuls ceux qui le traitent de tyran
échappent à l’horreur de son châtiment.




[37] Un delito igual se reputa desigual si son diferentes los sujetos que le cometen, y aun los delitos, desiguales, ibid., poème 45, p. 41.

[38] Desastre del valido que cayó aun en sus estatuas, ibid., poème 120, p. 91.

 

— 9 —

 

 

… et voici le texte de Juvénal :

descendunt statuæ restemque sequuntur.
[…]
Jam strident ignes, jam follibus atque caminis
Ardet adoratum populo caput, et crepet ingens
Sejanus ; deinde ex facie, toto orbe secunda,
Fiant urceoli, pelves, sartigo, patellæ[39]

les statues sont mises à bas et elles tombent tirées par la corde.
[…]
Déjà le feu siffle, déjà grâce aux soufflets et aux fourneaux
la tête adorée par le peuple
brûle, et l’immense Séjan crépite ;
ensuite avec le visage qui a été le deuxième plus important de toute la terre,
ils font des cruchons, des chaudrons, des poêles à frire, des assiettes.

     Un thème commun, celui de l’admiration éphémère des hommes capables de se retourner violemment contre ceux-là mêmes qu’ils ont passionnément célébrés, est repris et développé. Ce qui est un passage de la satire de Juvénal devient chez Quevedo un sonnet tout entier. La forme est brève, certes, mais le thème l’occupe dans son entier, ce qui n’est pas le cas chez le satiriste latin. Tout le sonnet tourne autour de cette anecdote, dont la référence à Juvénal est le point de départ. Une modalité de citation, celle qui consiste à traduire des termes pratiquement mot pour mot, vient renforcer cette proximité qui permet à Quevedo de se mettre comme sous la tutelle de son modèle et de professer ainsi son enseignement moral. J’ai souligné ces termes directement traduits ; l’exemple de « facie, toto orbe segunda » est particulièrement saisissant puisqu’il donne lieu en espagnol à une tournure particulièrement synthétique et proche du latin, au point que sa traduction en français requière une amplification. L’énumération de « urceoli, pelves, sartigo, patellae » est aussi remarquable puisqu’elle est traduite par une autre énumération : « en calderas, sartenes y asadores », dont seule la limite de l’endécasyllabe semble clore l’ampleur. Les miscellanées de citations, antiques notamment, étant courantes à l’époque de Quevedo, ses lecteurs ne pouvaient manquer de remarquer ces références, même si leur culture latine n’égalait pas celle de ce poète, et de le placer ainsi dans la lignée du grand satiriste latin. Quevedo-poète-prophète permet ainsi aux hommes de s’acheminer vers Dieu, à travers une bonne morale, en renforçant la force de conviction de son discours par la tutelle des ainés.

     La proximité est encore très grande entre le texte cité et le texte second dans le sonnet Advierte que aunque se tarda la venganza del cielo contra el pecado, en efeto, llega[40]. Dans ce cas, c’est un texte du satiriste Perse qui est traduit presque terme à terme dans certains passages, plaçant ainsi le texte quévédien sous son autorité.

     Voici le texte de Quevedo (je souligne les termes directement traduits de Juvénal) :

Porque el azufre sacro no te queme,
y toque el robre, sin haber pecado,
¿será razón que digas, obstinado,
cuando Jove te sufre, que te teme ?

¿Qué tu boca sacrílega blasfeme
porque no eres bidéntal evitado ?
¿Qué en lugar de enmendarte, perdonado,
tu obstinación contra el perdón se extreme ?

¿Por eso Jove te dará algún día
la barba tonta
y las dormidas cejas,
para que las repele tu osadía ?

A dios, ¿con qué le compras las orejas ?
Que parece asquerosa mercancía
intestinos de toros y de ovejas.

Au motif que le souffre sacré ne te brûlerait pas,
et qu’il frapperait le chêne, qui n’a pas péché,
tu crois pouvoir dire, entêté,
quand Jupiter te tolère, qu’il te craint ?

Toi crois que ta bouche sacrilège peut blasphémer
parce que tu n’es pas une brebis à sacrifier [bidental evitado] ?
Tu crois qu’au lieu de t’amender, pardonné,
ton entêtement peut s’obstiner contre le pardon ?

Tu crois que pour cette raison Jupiter te laissera un jour
jouer, confiant, avec sa barbe
[la barba tonta] en fermant les yeux sous ses sourcils,
pour qu’effronté tu les tires ?

Avec quoi achètes-tu les oreilles de dieu ?
Voici une marchandise bien dégoûtante
que ces intestins de taureaux et de brebis.




[39] JUVENAL, Satire X, op. cit., v. 58-64, p. 126.

[40] QUEVEDO, Francisco de, Poesía original completa, op. cit., poème 53, p. 46-47.

 

— 10 —

 

 

… et voici le texte de Perse[41] :

Ignovisse putas, quia, quum tonat, ocius ilex
Sulfure discutitur sacro, quam tuque domusque ?

An quia non, fibris ovium Ergennaque jubente,
Triste jaces lucis evitandumque bidental,
Idcirco stolidam præbet tibi vellere barbam
Jupiter ? aut quidnam est, qua tu mercede deorum
Emeris auriculas ? pulmone et lactibus unctis ?

Tu crois qu’il ne te voit pas, parce que, quand il tonne,
Le souffre sacré frappe plus promptement un chêne que toi et ta maison ?

Et parce que tu ne gis pas, parmi les viscères des brebis au son de la voix [du prêtre] Egrenna,
tel une brebis à sacrifier que la lumière du jour doit éviter [evitandumque bidental],
tu crois que pour cela Jupiter veut t’offrir sa barbe sans défense ?
Enfin avec quel salaire penses-tu donc mériter que les dieux te tendent l’oreille ?
Par des poumons et des intestins brillants ?

     Comme le plus souvent chez Quevedo, la citation est à la fois une traduction du texte source et une amplification de ce dernier. Le texte cité est facilement reconnaissable et le fait que les termes soient si proches montre que c’est non seulement l’idée de départ qui importe mais aussi l’acte de citer lui-même, rendu évident par la grande proximité de très nombreux mots. Cette façon de souligner l’acte de citation est bien particulière : il ne s’agit pas de le mettre en avant par des tournures explicites mentionnant le nom de l’auteur, le texte de référence, ni par une ponctuation particulière. L’ingenio, l’exercice de l’esprit de pointe[42], s’il s’accommode volontiers de la citation, implique une référence qui ne soit pas frontale, exige un effort de la pensée du lecteur pour reconnaître la citation. Cela fait partie du système de citation quévédien : la référence doit être suffisamment remarquable pour être reconnue et soutenir le processus d’édification morale mais aussi suffisamment subtile pour permettre l’exercice de l’esprit ingénieux du lecteur. Remarquons qu’ici la citation se double d’une adaptation au contexte catholique avec, comme pour le sonnet Ciegas peticiones de los hombres a Dios cité plus haut, une référence soulignée au péché qui n’est pas présente dans le texte latin sous l’autorité duquel se place Quevedo.

     Si l’on revient au sonnet analysé en deuxième partie, on constate qu’il ne s’agit pas seulement de se placer sous une autorité pour exercer une voix de prophète mais de transformer une force de réflexion dans le texte source d’Épictète en droit à défier Dieu, tant qu’on ne l’offense pas. C’est ce que souligne la fin du premier quatrain : « et chaque jour passant/ entendait Jupiter défié par ses pleurs. » (« y cada día/ a Júpiter retaban sus razones. »). La limite de l’offense est posée dans le tout dernier vers du sonnet : « ni ofendes, ni presumes, ni te alteras »/ (mot à mot) « tu ne commets pas d’offenses, ni ne te vantes, ni ne te troubles. ».

     Épictète, tel que le représente Quevedo, défie donc Jupiter, alors que cela n’apparaît pas dans les Entretiens. Le passage du nom de « Dieu » à celui de « Jupiter » tempère un peu la force du verbe « défier », mais c’est bien de cela qu’il s’agit : Épictète défie son Dieu tout comme Job a défié le Dieu de l’Ancien Testament. Ce parallèle a été souligné dès les premières éditions du texte, qui rappelle le passage où Job, trahi par ses amis, s’exclame « qu’il plaise à Dieu de m’écraser ! Qu’il étende sa main et qu’il m’achève[43] ! » Si l’acte de citation au sens strict du terme est loin d’être évident, la référence est certaine dans le contexte temporel de ce sonnet. Que Quevedo, un auteur chez qui l’interrogation sur la souffrance est un sujet qui apparaît régulièrement[44], dépeigne à ses lecteurs un personnage accablé par le mal, qui s’adresse à Dieu en le défiant… et les paroles de Job ne peuvent que surgir dans l’esprit de ses contemporains. Le procédé permet de conforter encore l’autorité d’Épictète : puisqu’Épictète, à la manière du Job de l’Ancien Testament, défie Dieu, sa citation fait écho à la Bible et c’est une raison de plus pour suivre son modèle. Cela contribue donc à asseoir l’autorité d’Épictète, et aussi celle de Quevedo qui le cite.

     Finalement, le poète moral, Quevedo en l’occurrence, n’est-il pas aussi cette image de Job, de celui qui se plaint ? Job se révolte et défie Dieu à cause d’une souffrance qui lui semble trop grande et injuste, en cela on peut parler de plainte à son sujet. Mais, selon le sonnet, cela ne revient pas à se plaindre de Dieu : Épictète défie Dieu mais ne l’offense pas ; quant au poète moral, il se plaint des travers de la société de son temps, la critique, mais sans pour autant offenser Dieu. Il est prophète, lien entre Dieu et les hommes, et à ce titre il se révolte aussi, ponctuellement, comme un homme, dans la limite du respect de Dieu. Cette image lui permet de partager avec les autres hommes un sentiment de révolte tempérée et ce partage favorise l’adhésion à ses propos. L’autorité du poète sort donc encore renforcée de cette citation de Job : il mène à bien une entreprise de critique du monde qui ne se dresse pas contre l’ordre des choses voulu par Dieu. En accord avec la quête d’élévation de l’âme, il écrit pour mettre en place en ce monde un respect de la morale catholique.

 


[41] PERSE, Satire II, Satires, éd. Villeneuve, François, Paris, Hachette, 1918, v. 24-25, p. 59.

[42] Sur ce concept très riche voir principalement GRACIAN, Baltasar, Agudeza y arte de ingenio (1648), éd. CORREA CALDERÓN, Evaristo, Madrid, Castalia, 1969 et BLANCO, Mercedes, Les Rhétoriques de la pointe. Baltasar Gracián et le conceptisme en Europe, thèse de doctorat, sous la direction de MOLHO, Maurice, Université de Paris IV, 1989.

[43] Job, 6-9 (Bible de Jérusalem). Le passage est cité par les Espagnols en latin : « et qui coepit ipse me conterat solvat manum suam et succidat me » (Vulgate).

[44] Voir l’ensemble de ses poèmes moraux, religieux, mais aussi la prose : notamment La Constancia y paciencia del santo Job.

 

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     Citer, pour Quevedo, c’est donc ici « converser avec les défunts », leur rendre hommage, s’inspirer de leur pensée et de leur exemple, mettre en avant certaines de leurs valeurs, s’appuyer sur leur autorité pour la conforter encore et pour justifier son propre acte d’écriture. Mais citer c’est aussi détourner, créer, inventer à partir d’un élément de référence une citation apocryphe. Citer, pour cet auteur, c’est surtout lire. Mention a été faite dans ce travail de sonnets évoquant ce thème, mais sa place demeure réduite dans la poésie morale quévédienne. Toutefois, on raconte que Quevedo était un lecteur infatigable qui consacrait régulièrement une dizaine d’heures par jour à la lecture et s’était fait fabriquer une petite table roulante lui permettant de lire facilement, aussi bien en mangeant que dans son lit. Ce détail matériel appartient peut-être à la légende, mais il n’en demeure pas moins certain que l’acte de lire était absolument essentiel pour Quevedo[45].

     Lire, c’est s’affranchir de l’emprise du temps qui passe, un thème fondamental pour Quevedo et c’est élever son âme, un but qu’il partage avec Épictète. Citer, c’est prouver qu’on a lu et c’est donner à lire, en général. Mais dans le cas particulier de Quevedo, on a vu que la citation n’est que rarement explicite ou, du moins, quand elle l’est, elle n’offre pas un accès immédiat, elle demande une certaine connaissance du texte premier pour être elle-même comprise et appréciée dans son ensemble. Citer, pour Quevedo, c’est donc supposer aussi que l’autre a lu. C’est exiger une forme de prérequis : la lecture, une familiarité du texte de référence. Lorsque cette condition est remplie, citer c’est partager avec le lecteur certaines choses, converser à son tour. Citer, c’est donc s’inscrire dans la lignée des grands auteurs non seulement sur le plan de la référence à leur pensée, à leurs écrits, mais aussi du point de vue d’une résistance au temps qui passe, pour se transformer soi-même en « défunt avec qui l’on converse », en « mort que l’on écoute avec ses yeux ». Ne nous laissons pas aveugler par l’apparente modestie d’un Quevedo qui conseillerait simplement la lecture des Anciens pour élever son âme : leur autorité lui sert à asseoir la sienne et à justifier son propre acte d’écriture, à assurer la pérennité de ses écrits pour appuyer son message moral.




[45] Voir l’intégralité du poème Desde la Torre, dans Poesía original completa, op. cit., poème 131, p. 98.

 

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Pour citer cet article

Rafaèle Audoubert, « La citation comme "conversation avec les défunts" ? Les citations d’auteurs classiques dans la poésie morale de Francisco de Quevedo (1580-1645) », Cahiers du Celec, n° 11, L’autorité de la citation, entre hommage et détournement parodique, sous la direction de Pascaline Nicou, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/52.