L’autorité de la citation de Pétrarque chez Boiardo et l’Arioste : entre hommage et détournement parodique

 

L’autorité de la citation de Pétrarque chez Boiardo et l’Arioste :
entre hommage et détournement parodique

Pascaline Nicou Université Jean Monnet,Saint-Étienne

 

 

 

   À la Renaissance, les auteurs italiens reprennent les classiques de l’Antiquité (Ovide, Virgile, Sénèque…) mais aussi les trois couronnes (Dante, Pétrarque, Boccace) pour ancrer leur texte dans la tradition, sous l’égide d’une autorité. Boiardo reprend les trois couronnes, les trois autorités littéraires, en poésie et en prose, mais il reprend surtout Dante et Pétrarque (Boccace est présent aussi mais dans une moindre mesure)[1]. Pétrarque est le modèle lyrique élevé par excellence, Dante peut aussi être un modèle de poésie sublime mais il est surtout un modèle de comique chez Boiardo ou de plurilinguisme (car Boiardo banalise les syntagmes dantesques par la répétition, les citations sont surtout des syntagmes détournés comiquement)[2].

     Pétrarque est donc présent comme autorité anoblissante, il y a invocation d’une autorité qui rehausse le texte de Boiardo par rapport aux autres autorités comme les cantari, jongleurs populaires auxquels Boiardo reprend de nombreuses rimes ou syntagmes[3].

     Mais il existe plusieurs modalités de citation du maître du lyrisme. Parfois Boiardo reprend Pétrarque de manière presque automatique, comme si la mémoire retrouvait une citation qui s’adapte au rythme du vers, mais bien souvent dans un contexte parfaitement adapté, un contexte amoureux, qui met en scène l’amant en proie à la souffrance amoureuse. Pétrarque est l’auteur qui est convoqué car il est expert en la matière. On pourrait parler ici de parodie sérieuse[4] car il s’agit de reprendre le modèle dans un contexte approprié. Un autre type de citation est celui qui consiste à couper des syntagmes et à les reprendre dans un autre contexte, ou en les répétant et en les banalisant, cette dernière modalité est celle de la parodie, les citations sont tirées de Pétrarque mais elles sont décontextualisées et contrastent avec un registre plus prosaïque : il s’agit ici de parodie comique[5].

     Qu’en est-il de la citation chez l’Arioste ? L’Arioste continue le Roland Amoureux de Boiardo et fait de Roland un homme qui devient fou d’amour. Les citations de Pétrarque sont encore plus nombreuses, mais fait-il le même usage de la citation ? Nous essaierons de les confronter à travers les deux grandes modalités de citation définies, la citation comme convocation de l’autorité de l’amour aliénant et la citation parodique.

 




[1] Voir DONNARUMMA, Raffaele, « Presenze boccaciane nell’OI », Rivista di letteratura italiana, X, 1992, p. 513-97.

[2] Voir à ce sujet SANGIRARDI, Giuseppe, « La commedia di Orlando : dantismo, enfasi e pluritonalità nello stile dell’Orlando Innamorato », dans ANCESCHI, Giuseppe et MATARRESE, Tina (dir.), Boiardo e il mondo estense nel Quattrocento, Padova, Antenore, 1998 ; NICOU, Pascaline, « La répétition de syntagmes dantesques dans le Roland Amoureux de Boiardo : entre banalisation et revitalisation » dans LINDENBERG, Judith et VEGLIANTE, Jean Charles (dir.), La Répétition à l’épreuve de la traduction, Paris, Chemins de traverses, 2011.

[3] Voir à ce sujet CABANI, Maria Cristina, Le forme del cantare epico cavalleresco, Lucca, Pacini Fazzi, 1988.

[4] Gérard Genette, dans Palimpsestes, La Littérature au second degré, Seuil, 1982, parle de la parodie comme une « transformation ludique » mais qui peut aussi être une « parodie sérieuse ». Daniel Sangsue dans La Relation parodique, Paris, Corti, 2007 parle de « transformation comique ou satirique d’un texte singulier », définition plus restreinte mais précise de la parodie. Il ajoute le lien au comique qui est issu de la Poétique d’Aristote.

[5] SANGSUE, Daniel, La Relation parodique, Paris, Corti, 2007, p. 12 : « La relation parodique doit donc s’entendre à la fois comme la relation qu’entretiennent deux (ou plusieurs) œuvres dans la parodie, et comme le rapport particulier qui s’instaure entre le lecteur et l’œuvre parodique : reconnaissance de l’hypotexte, comparaison entre le texte de départ et le texte d’arrivée, perception des différences significatives. »

 

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Autorité de la citation pétrarquiste comme modèle de souffrance amoureuse : transformation sérieuse

Boiardo : la souffrance amoureuse sous l’emblème de Pétrarque

     Chez Boiardo, un certain nombre de citations coïncide avec des moments particuliers ou plutôt un thème précis, celui de l’amour malheureux. Le topos de la souffrance de l’amant est repris et l’autorité de Pétrarque est convoquée dans ces monologues amoureux. Cette tradition de l’amour malheureux vient déjà d’Ovide et Virgile mais la médiation est surtout Pétrarque. Boiardo reprend Pétrarque pour décrire Angélique amoureuse de Renaud et qui souffre de ne pas avoir son amour en retour :

IO, I, V, 14 :
Come cerva ferita di saeta

Che al longo tempo acresce il suo dolore
E, quanto il corso più veloze afreta,
più sangue perde e ha pena magiore[6].

     On retrouve cette similitude chez Pétrarque RVF 209, 9-11 :

Et qual cervo ferito di saetta
Col ferro avelenato dentr’al fianco,
Fugge, et più duolsi quanto più s’affretta[7].

     On retrouve deux rimes en commun : « saetta-afreta ».

     La similitude reprend trait pour trait celle de Pétrarque, il s’agit de l’amour qui blesse et fait souffrir et le topos qui veut que plus on le fuit ou plus on est loin de son objet, plus il vous enflamme. Chez Boiardo, Angélique est amoureuse de Renaud et son amour n’est pas partagé, Renaud la fuit car il a bu à la source du désamour (livre I, chant 3). Ce topos de l’amour souffrance et de l’amant séparé de l’objet aimé prend sa source chez Pétrarque. Dans la similitude que Boiardo reprend, le sujet souffre d’amour et plus il s’éloigne et plus il se rapproche de sa douleur (« et souffre d’autant plus qu’il se hâte »). Pétrarque, même en quittant les lieux de son amour pour Laure, est toujours habité par cet amour.

     La correspondance avec Boiardo est parfaite car Renaud fuit Angélique et plus il est loin et plus elle souffre. Elle imagine le lieu où il se trouve pour atténuer sa douleur.

     On peut noter que la similitude était déjà présente chez Virgile, Énéide, IV, 68-69 au sujet de Didon abandonnée par Énée.

     Roland, lui, est amoureux d’Angélique, cette belle magicienne païenne, mais c’est un paladin de Charlemagne, qui n’est pas censé devenir un chevalier errant (qui plus est, il est marié à Alda). L’amour qu’il ressent pour Angélique est donc un amour qui le dévoie, c’est une erreur soulignée par les citations de Pétrarque :

IO, I, 1, 29 :
E talor li ochi ala terra bassava

Che di si stesso assai se vergognava[8].
RVF, 1, 11 : « di me medesmo meco mi vergogno[9]. »

     La reprise de Pétrarque est celle où l’auteur se repent de son erreur de jeunesse, de son amour qui l’a dévoyé. Le même verbe vergognarsi en fin de vers insiste sur la honte de l’amoureux.

     Les reprises de Pétrarque abondent dans les monologues amoureux de Roland se lamentant de cet amour en lui-même :

IO, I, 1, 30 : « Non vedi tu lo errore che te desvia[10] ».

     On retrouve chez Pétrarque le même verbe :

RVF, 206, 21 : « il fero ardor che mi desvia[11] ».

     Cela illustre la chute du sujet amoureux, l’errance que provoque ce sentiment.

     Le fameux proverbe ovidien est repris mot pour mot de Pétrarque :

IO, I, 1, 31 : « Che io vedo il meglio e al pegior m’apiglio[12] »
RVF, 264, 136 : « et veggio ‘l meglio, et al peggior m’appiglio[13] ».

     Ici l’amour est vu à travers le prisme d’Ovide, repris par Pétrarque pour dire la nocivité de l’amour. La reprise va dans le même sens, il n’y a pas de décalage.

     Boiardo reprend également la stylistique de Pétrarque, typique avec les structures parallèles, les antithèses :

IO, I, 2, 23 (Roland pour Angélique) :
« qual pena è in terra simile ala mia

che arde de amor e giazo in gelosia[14] »
RVF, 134, 2 : « e temo, et spero ; et ardo, et son un ghiaccio[15] »
IO, II, X, 55 (Roland pour Angélique) : « sol di lei pensa, e sol per lei sospira[16] »
RVF, 268, 72 : « seco sorride, et sol di te sospira[17] ».

     On retrouve le parallélisme et le même verbe sospirare.

IO, I, 28, 37 (Angélique amoureuse de Renaud) : « Nè vol ch’io campo e non mi fa morir[18] »
RVF, 134, 7-8 : « né mi vuol vivo, né mi trae d’impaccio[19] ».

 

Les contrastes propres à Pétrarque sont repris par Boiardo.




[6] Nous traduisons : « comme une biche blessée par une flèche / qui accroit sa douleur au fil du temps / et plus elle se dépêche / plus elle perd de sang et plus elle a mal ».

[7] Nous nous basons sur la traduction de GENOT, Gérard, Chansonnier, Rerum Vulgarium Fragmenta, Paris, Les Belles lettres, 2009 : « Et tel un cerf blessé par une flèche, / Avec le fer empoisonné planté au flanc / S’enfuit, et souffre d’autant plus qu’il court. »

[8] « Et souvent les yeux à terre il baissait/ Car de lui-même il avait vraiment honte ».

[9] « De moi-même à part moi je sens vergogne ».

[10] « Ne vois-tu pas l’erreur qui te dévoie ».

[44] « La fière ardeur qui me fourvoie ».

[12] « Car je vois le meilleur et m’en tiens au pire. ».

[13] « Et je vois le meilleur et au pire m’attache ».

[14] « Quelle peine est semblable à la mienne sur terre/ Car je brûle d’amour et me glace de jalousie ».

[15] « Et je crains, et espère ; et brûle et suis de glace ».

[16] « Ne pense qu’à elle, et seulement pour elle soupire ».

[17] « Elle à part soi sourit, et sur toi seul soupire ».

[18] « Il ne veut pas que je vive et ne me fait pas mourir ».

[19] « Et ne me veut vivant, ni me tire d’empas » (« et ne me veut vivant ni me tire d’embarras »).

 

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L’Arioste et le topos de l’amour malheureux qui conduit à la folie

     L’Arioste reprend aussi le topos de l’amour malheureux, qui conduit à l’aliénation de soi, l’amour étant vu encore comme une erreur, une déviance morale.

OF, I, 56 : « era perduto in via più grave errore[20] »
RVF, I, 1 : « giovenile errore[21] ».

     Il s’agit chez l’Arioste de Sacripant amoureux d’Angélique mais le mot « erreur » entre vite dans le Roland furieux pour dire le caractère aliénant de l’amour qui vous fait vous perdre totalement et vous aveugle.

     Si l’amour est une erreur, l’Arioste en souligne donc la vanité :

OF, II, 45 (Roland voulait revoir sa dame) : « ma ben fu la speranza e il desir vano[22] ».

     Il faut noter ici que l’Arioste reprend les Triomphes de Pétrarque et non le Canzoniere, ce qui n’était pas le cas chez Boiardo. Les Triomphes sont des poèmes allégoriques qui veulent donner à voir les rêves de Pétrarque sur l’avènement de l’Amour, de la Chasteté, de la Mort, de la Renommée, du Temps et de l’Éternité.

Tr. Temp. : « seguì già le speranze el van desio[23] ».

     C’est comme s’il utilisait une autorité encore plus haute pour justifier la vanité de l’amour, qui est le thème principal du Roland Furieux. Chez Boiardo, l’amour était encore possible, pas pour Roland mais pour d’autres personnages, ce qui n’est pas le cas chez l’Arioste.

     La strophe suivante synthétise un des thèmes centraux du Roland furieux, l’errance d’amour qui va jusqu’à la folie, OF, 37, 47 :

S’in preda non si fossino sì dati
A quel desir che nominiamo amore ;
Per cui dal buon sentier fur travïati
Al labirinto et al camin d’errore ;
E ciò che mai di buono aveano fatto,
Restò contaminato e brutto a un tratto[24].

     On retrouve le mot « erreur », qu’on avait déjà vu, associé au labyrinthe, qu’on a dans le RVF, 224, 4 : « un lungo error in cieco laberinto[25] ».

     Il s’agit ici de deux personnages secondaires mais exemplaires, qui sont pleins de courtoisie, Cilandro et Tanacro, mais qui se sont éloignés du bon chemin à cause de l’amour, ce qui est bien sûr aussi le cas de Roland. Ce labyrinthe d’amour est mis en avant par la citation de Pétrarque, Pétrarque est l’autorité qui confirme que l’amour est une erreur qui nous fait nous perdre dans son labyrinthe, il y a invocation d’autorité pour ce thème bien précis qui est au cœur du Roland furieux.

     En plus de l’amour malheureux, l’Arioste reprend aussi le thème de la beauté d’amour, le vocabulaire de la dame angélique, qui est plus qu’humaine, pour décrire la beauté de l’enchanteresse Mélissa :

OF, XLIII, 18 :
Vedila andare, odine il suono e’l canto :
Celeste e non mortal cosa parea[26].
RVF, 90, 9-10 :
Non era l’andar suo cosa mortale
ma d’angelica forma[27].

     Cette description reprend la dame angélique qui vient du stylnovisme. L’Arioste utilise ici Pétrarque pour décrire la beauté ineffable d’une enchanteresse qui a séduit de nombreux hommes. Cela démontre que Pétrarque est l’autorité naturelle en matière de poésie, il ancre le texte dans la poésie antérieure.




[20] Nous nous servons de l’édition du Roland Furieux, trad. ORCEL, Michel, Paris, Seuil, 2000 : « il était perdu dans une plus grave erreur ».

[21] « […] juvénile erreur ».

[22] « Mais l’espoir et le désir furent bien vains ».

[23] Nous traduisons : « il suivit les espoirs et le vain désir ».

[24]« S’ils n’étaient pas en proie / À ce désir que nous nommons amour / À cause duquel ils se sont éloignés du bon chemin / Dans le labyrinthe et le chemin d’erreur ; / Et ce qu’ils avaient fait de bon / demeura contaminé et souillé en un instant. »

[25] « Et longue errance en un aveugle labyrinthe ».

[26]« Regarde la marcher, écoute son chant et le son de sa voix / Elle semblait céleste et non chose mortelle ».

[27]« Sa démarche n’était chose mortelle, / mais d’angélique forme ».

 

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Parodie ou décontextualisation, citation de Pétrarque dans un autre contexte

Exemples de décontextualisation avec prosaïsation et plurilinguisme chez Boiardo

     Rappelons brièvement l’épisode concerné. Roland poursuit Morgane dans son royaume enchanté sous-terrain ; Morgane est une fée mais aussi l’allégorie de la fortune, il n’arrive pas à l’attraper car il a laissé passer l’occasion. Il est battu par elle et ne trouve pas le moyen de se sortir de cette situation cauchemardesque (IO, II, 9, 15) :

« Se a Dio piace » diceva « on al demonio
Ch’io abi pacïencia, e io me l’abbia !
Ma sìame il mondo tuto testimonio
Ch’io la tragualcio con sapor di rabia.
Qual frenesia di mente o qual insonio
m’ha qua giuso conduto in questa gabia ?
Dove entrai io qua dentro ? o come ? e quando ?
Son fato un altro o sono ancor Orlando[28] ? »

     Ici on trouve un mélange de différents registres, ce que l’on nomme, sur les traces de Contini[29], un « plurilinguisme ». La citation de Pétrarque, d’un registre élevé, vient juste après un mot issu du dialecte émilien très concret (tragualcio qui signifie ingoio, « que j’avale », ce qui veut dire que Roland digère mal cette épreuve), d’un registre bas. Le dernier vers est construit sur un parallélisme élevé et la strophe entière alterne style parlé et dialectal et citation élevée et construction classique. Le ton est prosaïque et l’introduction d’une citation de Pétrarque ne fait que creuser un écart de style, un heurt parodique. De plus la citation est décontextualisée, car il s’agissait chez Pétrarque d’un moment de béatitude lié au souvenir de Laure.

RVF 126, 62 : « “Qui come venn’io, o quando ?” / Credendo esser in ciel, non là dov’era[30] ».

     En effet, Pétrarque revisite ici dans cette chanson les lieux où il a vu Laure et maintenant qu’elle est morte il se souvient d’elle à travers le paysage idyllique et il croit être au paradis.

     Ici on peut citer Bakhtine : « L’œuvre qui pastiche et parodie introduit constamment dans le sérieux étriqué du noble style direct, le correctif du rire et de la critique, le correctif de la réalité, toujours plus riche, plus substantielle, et surtout plus contradictoire et plus multilingue, que ce que peut contenir le genre noble et direct[31] ».

     En effet, avec l’introduction de cette citation dans un autre contexte et d’un autre registre, Boiardo crée une parodie de Pétrarque, et le texte devient plurilingue car il fait se heurter les registres de langue. Ce heurt est propre à la parodie.

     Prenons un autre exemple caractéristique de parodie encore plus clairement comique.

     Boiardo reprend une citation de Pétrarque dans un contexte comique puisqu’il s’agit de la description d’un ogre qui se repaît de chair humaine et de sang mais qui est aveugle et qui possède des os en forme de baies à la place des yeux. Celui qui décrit veut attester la véracité de ce qu’il a vu et qui paraît invraisemblable. Est ainsi convoquée l’autorité de Pétrarque à travers la citation :

IO, III, 3, 29 :
Ne vi è diffesa, abenché non gli veda,
Ché (come io disse) il perfido è senza occhii ;
Io già il vidi (or che fia chi lo creda ?)
Stirpar le querce a guisa de finocchi,
E tre giganti che avea presi in preda
percosse a terra qua come ranocchi[32]

     La citation de Pétrarque (« or che fia chi lo creda ») est tirée d’un tout autre contexte :

RVF, 129, 40 :
I’ l’ò più volte, or chi fia che mi’l creda ?
Ne l’acqua chiara et sopra l’erba verde
Veduto viva[33]

     À nouveau il s’agit de Pétrarque qui voit sa bien-aimée dans la nature, il l’imagine et finit par la voir réellement comme dans un fantasme devenu réalité. La citation élevée de Pétrarque et son contexte d’émotion intense contrastent avec le récit folklorique de Boiardo sur l’ogre sans yeux qu’il justifie ironiquement avec la citation de Pétrarque.

     On peut noter de façon amusante que l’Arioste aussi cite cette même citation de Pétrarque dans un autre contexte, plus prosaïque (OF, 43, 4) :

Veggo venir poi l’Avarizia, e ponne
Far sì, che par che subito le incanti :
In un dì, senza amor (chi fia che’l creda ?)
A un vecchio, a un brutto, a un mostro le dà in parte[34]

     On retrouve la même décontextualisation que chez Boiardo, il s’agit ici de l’avarice qui peut transformer les dames vertueuses et les rendre monstrueuses.




[28] « S’il plaît à Dieu, disait-il ou au démon / Que j’aie de la patience, et bien j’en aurai ! / Mais que le monde entier en soit témoin/ Je déglutis avec un goût de rage. / Quelle frénésie de l’esprit ou quel songe / M’ont conduit ici-bas dans cette cage ? / Où suis-je entré là-dedans ? Comment et quand ?/ Suis-je un autre ou suis-je encore Roland ? ».

[29] CONTINI, Gianfranco, Varianti e altra linguistica, Torino, Einaudi, 1970, p. 171-172 : « pluralità di toni e pluralità di strati lessicali ».

[30] « “Comment suis-je venu, et quand ?”, / Croyant être au ciel, non là où j’étais ».

[31] BAHTIN, Mihail, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, p. 414.

[32] « On ne peut pas se défendre, bien qu’il ne voie pas / Car comme je l’ai dit le perfide n’a pas d’yeux / Moi je l’ai vu (mais qui donc me croira) Arracher les chênes comme des fenouils / Et trois géants qu’il avait pris pour proie / Frapper par terre comme des grenouilles ».

[33] « Je l’ai plus d’une fois, mais qui voudra me croire ? / Dedans l’eau claire et parmi l’herbe verte / Vue toute vive ».

[34] « Car je vois l’avarice qui s’avance, / Qui peut les envoûter en un instant/ Proies (qui donc le croirait ?) en un seul jour / D’un vieux, d’un laid, d’un monstre et sans amour ! »

 

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Parodie chez l’Arioste : recontextualisation, saturation et dramatisation

     Prenons maintenant l’épisode central du Roland furieux, celui de la folie. Quand Roland voit les inscriptions Médor et Angélique sur les arbres, il ne veut pas y croire, il pense que sa dame l’appelle Médor, que c’est un surnom, il ne veut pas croire qu’elle est à un autre car cela dépasse son entendement. Ce sont les prémisses de la folie. Dans ce moment d’égarement, il entend une voix dans sa tête qui lui dit (OF, VIII, 83) : « Non sperar più gioirne in terra mai[35] ! »

     Cette voix est une citation de Pétrarque, qui est un adieu très solennel de Laure à Pétrarque (RVF, 250, 14) : « Non sperar di vedermi in terra mai[36] ».

     Ici l’Arioste utilise cette citation dans un contexte légèrement semblable, l’amant perd celle qu’il aime de manière définitive. Mais chez l’Arioste, contrairement à Pétrarque qui ne fait que subir la mort de l’aimée, Angélique n’aime pas Roland et elle se donne à un berger. La citation de Pétrarque résonne donc comme un avertissement suprême qui n’est qu’une des voix dans sa tête lui assénant qu’il ne pourra plus posséder sa dame, et cette voix le fait tant souffrir qu’elle se heurte à d’autres voix qui espèrent le contraire. La réalité tragique qui le fait souffrir et le rend fou passe à travers cette voix qui est une citation solennelle de Pétrarque.

     Lors de l’épisode de la folie, on constate un grand nombre de citations de Pétrarque, comme si l’Arioste saturait son texte de références en ce moment précis de son texte.

     Ainsi on a dans OF, 23, 129 :

Veder l’ingiuria sua scritta nel monte
L’accese sì, ch’in lui non restò dramma

Che non fosse odio, rabbia, ira e furore[37]

     Chez Pétrarque RVF, 125, 12-13 :

Et non lascia in me dramma
Che non sia foco et fiamma[38]

     Un peu plus loin, toujours dans le même épisode (OF, 23, 133) :

E poi si squarciò i panni, e mostrò ignudo
L’ispido ventre[39]

     On retrouve le verbe squarciare dans les Triomphes d’Amour de Pétrarque (Tr. Am. 57) : « Squarciati ne porto il petto e’ panni[40] ».

     Enfin OF, 23, 134 :

In tanta rabbia, in tanto furor venne,
Che rimase offuscato in ogni senso…

Che fatte avria mirabil cose, penso[41]

     Cela reprend les Triomphes de la gloire de Pétrarque (II, 24) : « E’n poca piazza fe’ mirabil cose[42] ».

     Il y a ici reprise du syntagme mirabil cose (« d’admirables choses »). Le fait que l’on trouve autant de citations de Pétrarque dans un même épisode prouve qu’il y a une saturation suspecte, comme si l’Arioste s’amusait à nous montrer tout ce que Roland aurait fait, sur le modèle élevé de Pétrarque (il aurait fait des choses admirables, si ses sens n’avaient pas été voilés par l’amour). De plus la citation où Roland montre son ventre, synonyme de folie bestiale, reprend un passage élevé de Pétrarque, ce qui signifie qu’il y a une décontextualisation, un écart entre les deux textes qui crée la parodie. Bien sûr, il faut être fin lettré de son temps pour repérer les citations mais pour les esprits érudits (comme Boiardo) il est sûr que ces citations étaient reconnues et donc transformées dans le nouveau contexte avec le sourire distancié de leur auteur.

     L’Arioste reprend le langage stylisé de Pétrarque pour un personnage de héros païen, Rodomont, symbole de la puissance païenne, qui ne devrait pas tomber amoureux (OF, 28, 89) :

Naviga il giorno e la notte seguente
Rodomonte col cor d’affanni grave ;
E non si può l’ingiuria tor di mente,
Che da la donna e dal suo re avuto have ;
E la pena e il dolor medesmo sente,
Che sentiva a cavallo, ancora in nave :
Né spegner può, per star ne l’acqua, il fuoco,
Né può stato mutar, per mutar loco[43].

     L’antithèse recherchée et le style de Pétrarque sont la marque de la parodie pour définir ce Rodomont amoureux, symbole de puissance païenne et non de faiblesse sentimentale.

     Le fameux vers de Pétrarque dans le sonnet inaugural « Spero trovar pietà, non che perdono » est repris dans un contexte beaucoup plus prosaïque, puisqu’il s’agit d’une nouvelle à l’intérieur du Roland furieux. Ce vers est repris dans un contexte bourgeois puisqu’il s’agit d’une jeune fille qui espère obtenir la compréhension de ses parents dans une affaire de mariage (OF, 44, 43-44) :

Io’l so : ma che mi val, se non può tanto
La ragion, che non possin più i sensi ? […]

Dai genitori miei trovar perdono
Spero e pietà, s’io caderò in errore[44]
RVF, 1, 8 : « Spero trovar pietà, non che perdono[45] »

     Chez l’Arioste, Pétrarque est repris, mais pour en faire ressortir l’étrangeté, le décalage avec le modèle. Il y a bien un détournement parodique, même s’il est moins ostensiblement comique que chez Boiardo, et qu’il n’opère pas par le mélange des registres mais plutôt par une opposition subtile entre des contextes différents.




[35] « N’espère plus en jouir sur terre jamais ! ».

[36] « N’espère plus me voir sur la terre jamais ».

[37] « Voir cette injure écrite sur la roche / L’enflamma tant qu’en lui ne resta plus drachme / Qui ne soit haine, rage, colère et fureur ».

[38] « Et ne laisse en moi drachme/ Qui ne soit feu et flamme ».

[39] « Et puis il déchira ses vêtements, et montra nu son ventre poilu ».

[40] « J’arbore ma poitrine et mes vêtements déchirés ».

[41] « Dans une telle rage, une telle fureur il se mit/ Que tous ses sens furent offusqués, / Car il aurait fait des choses admirables, je pense ».

[42] « Et en peu d’espace il fit des choses admirables ».

[43] « Il navigue le jour et la nuit suivante/ Rodomont, le cœur lourd de soucis ; / Et il ne peut s’enlever de l’esprit cette injure, / Qu’il a reçue de sa dame et de son roi ; / Et il ressent de la peine et la même douleur / Qu’il ressentait à cheval, ou dans le bateau : / Et il ne peut éteindre, en étant dans l’eau, le feu / Et ne peut changer d’état même en changeant de lieu ».

[44] « Je le sais, mais qu’importe, si raison / À sur moi moins de force que mes sens » « Chez mes parents, j’ai l’espoir de trouver / Pardon, pitié, si je tombe en l’erreur ».

[45] « J’espère de trouver pitié voire pardon » (« J’espère trouver pitié si ce n’est pardon »).

 

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Répétition, découpage des syntagmes de Pétrarque chez Boiardo et Arioste :

Une même volonté de détournement et de revitalisation ?

     Boiardo reprend de nombreux stylèmes de Pétrarque de manière ponctuelle, pour décrire le repos d’un chevalier (Ferragu), celui d’Angélique, la tenue de Morgane, etc.

     IO, I, 3, 54 (Ferragu) : « E sotto un verde lauro ben se asseta[46] ».

     Ce syntagme reprend RVF, 30, 1 : « Giovene donna sotto un verde lauro[47] ».

     Ou encore IO, I, 3, 69 (Angélique) : « La qual dormiva in atto tanto adorno[48] ».

      Ce syntagme reprend RVF, 62, 4 : « Mirando gli atti per mio mal sì adorni[49] ».

     Ou encore IO, I, 8, 4 « Era la porta candida e vermiglia[50] ».

     Et IO, II, 8, 43 (Morgane) : « Il vestimento candido e vermiglio[51] ».

     On retrouve cette endiadi dans RVF, 310, 4 : « Et primavera candida et vermiglia[52] ».

    Les syntagmes sont repris presque tels quels, ils viennent d’une mémoire inconsciente, d’un hendécasyllabe qui revient à l’esprit mais ils sont coupés, décontextualisés et vidés de leur sens et bien souvent répétés.

     C’est encore le cas du syntagme « d’un om che sogna[53] ». On le trouve dans l’histoire d’Uldarno amoureux d’Origille qui n’arrive plus à parler car il est amoureux, il en perd ses moyens (IO, I, 29, 9) : « E si perdei la voce e l’intelletto/ E tutti i sentimenti per vergogna,/ Ch’era il mio ragionar d’un om che sogna[54] ».

     Cela vient de Pétrarque (RVF 49, 7-8) : « […] et se parole fai,/ Son imperfecte, et quasi d’uom che sogna[55] ».

     Pétrarque s’adresse ici à sa propre langue qui n’est pas toujours capable d’exprimer ce qu’il ressent, il s’agit du topos de l’ineffable. Toute la suite du discours d’Uldarno d’ailleurs renvoie à la chanson de Pétrarque La dispietata mente.

     Ce syntagme est répété chez Boiardo au livre III, 7, 37 : « Come om che sogna e se sveglia di tratto/ Né può quel che sognava[56] »

     Il s’agit des chevaliers qui sortent de la fontaine du rire où leurs désirs les avaient plongés, ils ne se souviennent de rien de ce qu’ils ont vécu.

     Ce syntagme est repris par Boiardo et diffracté à différents endroits de son récit, ce qui le banalise et le rend presque formulaire. Néanmoins dans le deuxième exemple, la métaphore est développée et rend hommage au monde du rêve.

     On trouve aussi ce syntagme dans le Purgatoire de Dante, XXXIII, 31-33 : « Ed ella a me : ‘Da tema e da vergogna/ Voglio che tu omai ti disviluppe/ Sì che non parli più com’om che sogna[57]. »




[46] « Et sous un vert laurier il s’installe bien ».

[47] « Jeune dame dessous un vert laurier ».

[48] « Laquelle dormait de façon si gracieuse ».

[49] « En voyant les façons pour mon mal si gracieuses ».

[59] « La porte était candide et vermeille ».

[51] « Le vêtement candide et vermeil ».

[52] « Et le printemps tout candide et vermeil ».

[53] En ce qui concerne la dégradation du lyrisme quand il entre dans l’Inamoramento de Orlando, voir MATARRESE, Tina, « Dalla lirica all’epica : fenomeni di interdiscorsività nell’Inamoramento de Orlando », dans TISSONI BENVENUTI, Antonia, Gli amorum libri e la lirica del quattrocento con altri studi boiardeschi, Novara, Interlinea, 2003.

[54] « Et ainsi je perdis la voix et l’intellect / et tous mes sentiments à cause de la honte / car mon raisonnement était celui d’un homme qui rêve ».

[55] « […] et les mots que tu peux prononcer/ Sont imparfaits, comme d’homme qui songe ».

[56] « Comme homme qui rêve et se lève d’un coup, / Sans se souvenir de ce dont il rêvait ».

[57] « Et elle à moi : “De la crainte et de la honte/ Je veux que tu te défasses désormais, / Pour ne plus parler ainsi qu’homme ne rêve” ». DANTE, La Comédie, Purgatoire, trad. VEGLIANTE, Jean Charles, Paris, Imprimerie nationale, 1999.

 

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     L’Arioste, quant à lui, a tendance à reprendre les endiadi, les couples synonymiques d’adjectifs chers à Pétrarque, des tics stylistiques donc. Par exemple, il reprend l’expression liée aux bois sauvages et inhospitaliers, cette expression vient de Pétrarque RVF, 176 : « Per mezz’i boschi inhospiti et selvaggi[58] ».

     Ce paysage inhospitalier ne lui fait pas peur car l’amour qu’il porte en lui le rassure.

     L’Arioste l’utilise par exemple pour dire la fuite d’Angélique (OF, 1, 33) : « Fugge tra selve spaventose e scure, / per lochi inabitati, ermi e selvaggi[59]. »

     La même expression revient pour Marphise, qui suit son chemin toute seule (OF, 20, 104) : « Per mezzo i boschi e per strano sentiero[60] ».

     Le syntagme est repris et découpé, il le répète plusieurs fois et ce n’est pas le même contexte. Ces citations de Pétrarque sont très nombreuses chez l’Arioste, on l’a dit, elles émaillent tout le Roland Furieux qui est pourrait-on dire « imbibé » de pétrarquisme.

     On retrouve cette même banalisation par la répétition de l’expression « che debb’io far » (« que dois-je faire »). On le trouve dans la chanson 268, 1 de Pétrarque : « Che debb’io far ? che mi consigli, Amore/ Tempo è ben di morire, / Et ‘o tardato più ch’i’ non vorrei. / Madonna è morta, et à seco il mio core[61]. »

     Chez l’Arioste on la trouve lorsqu’un amoureux se lamente d’avoir été devancé (OF, 1, 41) : « Che debbo far, poi ch’io son giunto tardi, / e ch’altri a côrre il frutto è andato prima ?[62] ».

     Ou bien lorsque Iocondo est trahi par la reine (OF, 28, 45) : « Che debbo far, che mi consigli, frate ?[63] ».

     Dans les deux cas, le ton est beaucoup moins solennel et plus prosaïque, de plus la répétition banalise encore son emploi.

 

     On trouve donc une reprise de Pétrarque comme garant de l’autorité de l’amour douloureux, qui vous éloigne de vous-même et peut vous conduire à la folie, à la perte d’identité la plus totale. C’est un hommage au maître du lyrisme, une modalité de transformation sérieuse de la citation, dans un même contexte. Les personnages impliqués dans des sentiments amoureux doivent forcément parler comme Pétrarque.

     Mais on a aussi la modalité comique de la parodie, qui reprend la citation en la détournant dans un autre contexte, en la décontextualisant, en la dramatisant ou au contraire en la rendant ridicule. Nos deux auteurs ont donc une attitude ambivalente envers l’autorité lyrique de Pétrarque, ils la reprennent, et encore plus l’Arioste que Boiardo, mais ils n’hésitent pas à la détourner, la revisiter pour des raisons de poétique différente, émerveillement comique et stylistique chez l’un, sourire ironique chez l’autre. S’ils se rattachent tous deux à la tradition de l’amour malheureux et non réciproque, dans la lignée d’Ovide ou Virgile, le lyrisme de Pétrarque a un prix à payer pour entrer dans leur univers et c’est bien souvent celui de la parodie, du sourire malicieux ou de la prosaïsation.




[58] « Au milieu de ces bois hostiles et sauvages ».

[59] « Elle fuit parmi les forêts effrayantes et obscures, / dans des lieux inhabités, solitaires et sauvages »

[60] « À travers les bois et par un étrange sentier »

[61] « Que dois-je faire, amour, que me conseilles-tu ?/ Temps est bien de mourir, / Et j’ai tardé plus que je ne voudrais. / Madame est morte, elle a avec elle mon cœur ».

[62] « Que dois-je faire si je suis arrivé trop tard et qu’un autre a cueilli le fruit avant moi ? »

[63] « Que dois-je faire, que me conseilles-tu, mon frère ? ».

 

 

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Pour citer cet article

Pascaline Nicou, « L’autorité de la citation de Pétrarque chez Boiardo et l’Arioste : entre hommage et détournement parodique », Cahiers du Celec, n° 11, L’autorité de la citation, entre hommage et détournement parodique, sous la direction de Pascaline Nicou, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/49.