Introduction

 

 

Introduction

 

 

Pascaline Nicou université Jean Monnet, Saint-Étienne

 

 

     La journée d’études sur l’autorité de la citation, qui s’est déroulée en mai 2015, se situe à la jonction entre deux grands axes et deux contrats du CELEC, celui de l’autorité et celui de la relation. Il s’agit en effet d’interroger l’autorité de la citation, quelle légitimité apporte-t-elle à son auteur, à celui qui cite et celui qui est cité, mais aussi d’interroger la relation entre ces deux auteurs, de révérence, de respect, d’admiration mutuelle ou au contraire de moquerie, de singerie ou au moins de distanciation.

     Si une citation est la « reproduction d’un court extrait d’un écrit antérieur », il existe plusieurs degrés de citations, du degré zéro avec les deux points et les guillemets, à la citation dissimulée mais que l’on reconnaît, à la citation complètement revisitée difficilement repérable, jusqu’à la réécriture parodique. Certaines citations n’en sont plus tant elles constituent un style propre qui n’appartient pas à un auteur en particulier (exemple du pétrarquisme). Bien sûr, la citation s’inscrit dans la problématique de l’imitation, de l’intertextualité, de la recréation : « L’invention littéraire se définit avant tout comme gestion originale du déjà dit et du déjà là[1]. »

     Pour Daniel Sangsue, on peut parler de relation parodique, c’est-à-dire que « la parodie repose sur la relation d’une œuvre B (hypertexte) à une œuvre A (hypotexte) et qu’elle n’existe que lorsque cette relation est reconnue par le lecteur […]. La relation parodique doit donc s’entendre à la fois comme la relation qu’entretiennent deux (ou plusieurs) œuvres dans la parodie, et comme le rapport particulier qui s’instaure entre le lecteur et l’œuvre parodique : reconnaissance de l’hypotexte, comparaison entre le texte de départ et le texte d’arrivée, perception des différences significatives [2] ». Il est clair qu’il ne s’agit parfois que d’une relation intertextuelle, un rapport d’un texte à un autre, pas toujours parodique, sauf si l’on entend parodie comme réécriture sérieuse et pas seulement transformation ludique. Nous sommes toujours entre l’hommage, la révérence, l’ancrage dans la tradition des auctores et le renouvellement, la réactualisation, le dépassement parfois comique et parodique.

     Si l’on reprend les recherches d’Antoine Compagnon, celui-ci rappelle que pour Aulu Gelle (auteur des premiers temps de la langue latine), citer quelqu’un c’est en faire l’éloge, laudare signifiait appeler, nommer, convoquer, faire venir à soi. Il s’agissait de signaler une chose ou une personne remarquable. Mais il précise, grâce à Montaigne, que la citation est « un insigne, une devise, un emblème. Je le choisis, je l’invente pour me représenter parce qu’il me convient, parce qu’il me colle à la peau comme un tatouage » ; elle « définit un modèle auquel celui-ci cherche à se conformer : mon portrait tel que je désirerais le voir reconnu, moi-même tel que j’aimerais entendre parler de moi en mon absence[3] ». Il s’agit donc d’une identification, d’un ralliement d’un auteur à un autre, d’une filiation. Parfois au contraire elle sert à se moquer des grands auteurs[4]. C’est donc aussi, bien sûr, un possible outil polémique, le moyen de se moquer de celui qu’on cite, de renverser son autorité. Parfois il peut y avoir les deux à la fois, hommage et parodie, la parodie étant parfois un clin d’œil savant à la tradition antérieure.

     Cet opus sera donc centré sur la notion de citation qui légitime ou non l’autorité de l’auteur cité et celle de l’auteur qui cite. Pourquoi l’auteur se rattache-t-il à une autorité ? La citation ludique est-elle encore garante de l’autorité ? L’auteur cité et détourné conserve-t-il toujours son autorité ? Que devient le statut de la citation ? Voici quelques questions qui sous-tendent notre réflexion.




[1] Nous empruntons cette jolie formule à la thèse d’Isabelle ABRAME BATTESTI, La Citation et la Réécriture dans la Divine Comédie, Torino, Edizioni dell’Orso, 1999, p. 17.

[2] SANGSUE, Daniel, La Relation parodique, Paris, José Corti, 2007, p. 12.

[3] COMPAGNON, Antoine, La Seconde Main ou le Travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, p. 284.

[4]Ibid., p. 293.

 

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     Le premier article est une introduction théorique à ce volume, faite par le spécialiste de la parodie, Daniel Sangsue. La parodie est bien selon lui une transformation ludique, elle n’imite pas mais transforme, et une légère recontextualisation peut suffire. C’est une pratique de réécriture basée sur une économie de moyens, dont la citation est un lieu privilégié car c’est un concentré de doxa qui fait autorité. Parfois la citation n’est pas seulement une remise en cause de l’autorité mais aussi un hommage allégeance, ce qui donne une nouvelle vie à la citation. Daniel Sangsue donne de nombreux exemples, pertinents et souvent humoristiques, à travers le XIXsiècle français (citations parodiques de Lautréamont, Balzac, épigraphes romantiques de Stendhal et Flaubert).

     Les trois articles suivants s’interrogent sur l’autorité de Pétrarque. Pétrarque est-il repris pour asseoir la dignité d’un auteur et de sa langue ou au contraire pour inscrire un écart par rapport à lui ?

     Chez Boiardo et l’Arioste, Pétrarque est repris surtout car il incarne l’autorité en matière amoureuse. L’autorité lyrique est reprise car elle constitue la base de la poésie d’amour. La citation peut donc être garante de l’autorité lorsqu’elle se situe dans un même contexte, d’amour malheureux en l’occurrence. Mais elle est aussi le signe de la parodie quand la citation est décontextualisée, détournée avec des mélanges de registre et une transformation comique chez Boiardo, ou bien sous la forme d’une saturation dramatique ou d’une banalisation ironique chez l’Arioste. L’autorité ainsi détournée est source de revitalisation, de jeu lettré, entre l’hommage et le détournement comique.

     Pétrarque est utilisé pour créer un lyrisme nouveau chez des poètes étrangers. En effet, dans l’article de Rémi Vuillemin, on voit que les Anglais reprennent l’autorité littéraire de Pétrarque, à tel point qu’on a parlé de Pétrarquisme, même si le terme est apparu bien plus tard. Cette imitation est telle que pointer du doigt la citation est difficile, car tout relève de la citation dans les sonnets élisabéthains. On assiste surtout à une distorsion de Pétrarque à travers la stylisation et le maniérisme stylistique ou l’hyperbolisation : à ce titre, le sonnet 224 du Canzoniere est un bon exemple (traduit par Thomas Wyatt et Samuel Daniel). Mais on peut aussi assister à la réécriture moralisée où la dame devient sainte et la poésie, dévotion. La poésie de Pétrarque et la poésie italienne sont accusées d’immoralité à la fin du XVIe siècle en Angleterre avec la montée du calvinisme, et pétrarquiser c’est jouer avec le langage de l’amour et du désir. Drayton ne revendique donc pas d’être un poète pickpocket, même si ses sonnets sont truffés de topoï de Pétrarque, il choisit l’autorité de Sydney, un héritage national car il a un positionnement moral malgré la séduction de la poésie italienne. Il y a donc un rapport complexe au pétrarquisme, l’anti-pétrarquisme étant partie prenante du pétrarquisme.

     Un peu plus tard, au XVIIe siècle, Lalli, poète burlesque qui parodiait déjà l’Énéide, réécrit les sonnets de Pétrarque en reprenant à chaque fois le premier vers de chaque sonnet pour mieux le détourner parodiquement. Le vers liminaire de ses poésies rappelle au lecteur l’origine du détournement. Il s’agit d’un rare exemple à la fois de citation littérale et de transformation radicale, dans une volonté ludique et créatrice, et à l’opposé de Malipiero qui réécrit Pétrarque dans une démarche moralisante. Lalli en profite aussi pour décrier les vices de la société, sa difficile condition de poète, tout en resémantisant dans une habile combinatoire et une savante métamorphose les citations de Pétrarque.

 

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     Dans la deuxième partie de ce volume, trois interventions examinent la citation comme hommage à l’autorité citée, même si des formes de renouvellements ou de revitalisation s’opèrent.

     Dans l’article de Rafaèle Audoubert, Quevedo, poète du XVIIe siècle, reprend l’autorité des anciens pour leur rendre hommage et affirmer son autorité de poète moral. Ses références aux auteurs classiques ne sont pas parodiques, ses citations convoquent une autorité qui soutient ou incarne ses valeurs de prédilection. Ce sont donc des citations sérieuses qui convoquent une autorité pour mettre en avant un idéal, certaines vertus du passé présentes dans l’autorité de référence, en l’occurrence Épictète mais aussi Juvénal. Ces citations sont des marques d’estime qui défendent un idéal de modération et sous-tendent l’autorité de poète moral de Quevedo.

     Dans l’article de Morgane Kappes, l’auteur allemand Hoffmansthal (1874-1929) rend hommage à Calderon, auteur espagnol du XVIIe siècle, en traduisant ses œuvres, La Vie est un songe mais aussi La Dama duende, pièce de théâtre à la dimension philosophique. Cette traduction-réécriture se fait par l’intermédiaire de la traduction de Gries de 1822. On assiste à une forme d’hommage fidèle d’Hoffmansthal à son autorité, mais aussi à une transformation-création (à travers la traduction de Gries) qui se place sous le signe de l’émotion.

     Enfin, dans l’article de Mauro Candiloro portant sur Volponi (1924-1994), la citation se situe entre littérature et politique. En effet, pour des raisons historiques, Volponi doit se positionner par rapport à l’autorité de la poésie hermétique et réaliste, sans défiance par rapport à la tradition poétique, à l’inverse du groupe 63 : il conserve des tics mémoriels de Dante et Leopardi, mais il intègre aussi le langage de la publicité, de l’industrie, de l’administration, tout en le parodiant. Pasolini est le principal garant de son autorité, autorité littéraire à la fois moderne et liée à la tradition poétique des auctores.

     Ainsi, entre filiation, admiration et réappropriation, revitalisation et resémantisation poétique, la citation est partie prenante de l’activité poétique, qui permet aux auteurs de s’affirmer comme auteurs, grâce à l’autorité des précédents tout en transformant cet héritage en créant du nouveau. Le détournement parodique, ou la simple manipulation que consiste le fait même citer, n’est qu’un moyen de s’affirmer davantage et de réactualiser dans leur époque donnée les idées et le style des auctores précédents.

 

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Pour citer cet article :

Pascaline Nicou, « Introduction », Cahiers du Celec, n° 11, L’autorité de la citation, entre hommage et détournement parodique, sous la direction de Pascaline Nicou, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/47.