Jeux de dialogues : de Saint-John Perse à Césaire, Glissant et Chamoiseau

 

Jeux de dialogues : de Saint-John Perse à Césaire,
Glissant et Chamoiseau

 

 

Evelyne Lloze Université Jean Monnet, Saint-Etienne

 

 

     Entre autorité et déplacement, entre possible génératif et principes de modélisation, entre jeux d’écarts, parentés fécondes et variations autour de certaines souveraines exemplarités, nous voudrions plutôt choisir de travailler ce commun du dialogue, qui, entre plusieurs auteurs, relève parfois plus d’un cadre productif et d’un espace exploratoire en partie similaires, avec vis-à-vis et tensionnalités singulières, que d’un ascendant (ou d’une filiation) purement fonctionnel. Un dialogue, une intelligence de contacts alors, générant des formes de connivences que nous aimerions ici évoquer, à travers une lecture centrée sur quatre des auteurs caribéens francophones les plus importants du XXe siècle, Saint-John Perse, Césaire, Glissant et Chamoiseau.

     Notons tout d’abord qu’avec ces œuvres, la rencontre se fait sans amarres, intime des tourments de lecture qui assoiffent et comblent tout à la fois, et auxquels on revient toujours, comme à d’indescriptibles rituels sachant nous initier à tout l’inépuisable de l’humain. Ainsi, avec Saint-John Perse, Césaire, Glissant et Chamoiseau, on a bien affaire à de pénétrants sillages : œuvres d’audace et de proue qui fouillent à déranger, desceller le sens et forcent à penser, « (œuvres-totems)[1] », œuvres « poteaux- mitan » dont les rumeurs – goût d’idéal, cri et chœur mêlés –, travaillent à explorer la question du vivre. Œuvres de pleine autorité donc, et en cela, « œuvres migratrices[2] » « [ouvertes] sur l’homme tout entier[3] ». Œuvres d’ « insoumission[4] », d’ « insurrection[5] » et de « savoir en devenir[6] » aussi, œuvres d’ « amour[7] » enfin, « exhaussant (le) Divers en partage[8] », chacune telle un véritable « point-focal [de] charmes, [d’] enchante-merveilles[9] » qu’aiguillonnent et une constante et libératrice « mise-en-alerte[10] » de l’imaginaire et d’inédites incarnations de l’écriture. Bref, des œuvres-culte et d’immenses figures littéraires qui couvrent l’ampleur quasiment[11] de quatre générations et occupent l’exacte dimension d’un siècle, de la première publication, celle d’Éloges en 1911, à aujourd’hui.




[1] CHAMOISEAU, Patrick, Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, « Folio », 2002, p. 107. Il évoque avec cette expression l’œuvre de Glissant. Référence dorénavant limitée aux initiales : EPD.

[2] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Florence, Œuvres complètes, Gallimard, « Pléiade », 1972, p. 457. Dorénavant OC.

[3] CESAIRE, Aimé, Tropiques, numéro 2, reproduction en fac-similé, Paris, Jean-Michel Place, 1978, p. 42.

[4] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Stockholm, OC, op. cit., p.445.

[5] CESAIRE, Aimé, Tropiques, numéro 8, 1943, p.7-8.

[6] GLISSANT, Édouard, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 13. Dorénavant PR.

[7] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Stockholm, OC, op. cit., p. 445.

[8] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., p.296.

[9] Id.

[10] Ibid., p. 317.

[11] Car seulement 15 ans de différence d’âge entre Césaire et Glissant.

 

 

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     Inutile donc d’essayer ici de s’abstraire des affres du critique, soit en régressant dans des jeux de vagues corrélations commodément cérémonieux, soit en se résignant à basculer dans un naïf surplomb qui serait juste facteur de contorsions intellectuelles et d’assignations par trop réductrices ou même nébuleuses… Voilà en tout cas de quoi condamner le lecteur, toujours inquiet, on l’espère – surtout lorsqu’il s’agit de ne révoquer ni passion ni exigence du risque interprétatif –, à prendre le parti d’une approche aux amers certes limités, mais ne rétrécissant pas trop les possibles. Une approche aux lignes de force susceptibles de conjuguer une certaine cohérence (par l’émergence de problématiques évidemment communes) à un souci de cadrage de l’analyse au plus juste, sans glose, ni exclusive. À vrai dire, nulle démarche hérétique là, ni même d’idéal de posture, rien que l’humble exercice d’une interrogation sans autres correctifs ni ferrements que ceux offerts par la porosité comme par l’extension des notions centrales d’esthétique et d’éthique, liées ici assurément à de constants jeux d’adhésions et de dégagements, à de multiples manières d’éprouver la pleine vertu, à valeur d’événement, d’une rencontre avec une œuvre, sa puissance d’amorce inspiratrice, son autorité et sa portée, fondatrices autant que divinatoires.

      Au-delà, en effet, des souveraines opacité et singularité de ces quatre œuvres qui tissent une part essentielle de la cartographie littéraire caribéenne – du moins en langue française –, au-delà des phénomènes d’innutrition, démarquages, emprunts ou empreintes entre elles qui tracent alliance ou font levain, au-delà d’un semblable lieu d’émergence avec la mer comme « table d’orientation[12] » et un paysage donnant mandat de Conteur[13] à « lyre d’airain et de vent[14] » et à « langue nouvelle[15] », mandat de « veilleur[16] » en quête d’ « un écrire ouvert en toute langue[17] », au-delà de ce qui s’agrège en cri, fastes et beauté, donne socle et essor et croît en devenir dans la portée extrême de ces voix; nous voudrions ici ne pas en rester aux entours et cerner au plus près cet ajointement esthétique/éthique, fond commun majeur à notre avis dans les textes[18] de nos quatre auteurs, en repérer quelques manifestations, figures, ressources et tracées, et baliser ainsi le champ de pertinence de notre questionnement. Car il nous semble en effet qu’il faut, sans hésiter, dire combien ce lien esthétique/éthique génère ici d’exigences partagées et de sédimentations prodigues.

     Pour entamer cette aventure visant juste à éclairer et faire émerger un certain nombre de soubassements structurant chacune de ces œuvres, sans émousser trop cette succulence verbale qui en illimite assurément l’autorité, et en puisant aux sources de leur constante mise en dialogue, on sera d’abord sensible, très simplement, et pour mieux assurer la rigueur du dispositif, à ce qui forme matrice et horizon, à ce qui communique un ébranlement, irrigue et porte à l’intensité créatrice, non l’engluement d’une assise bien sûr, plutôt « un marchepied d’envol[19] » pour l’écrivain. Plus précisément : la pierre angulaire d’une situation et les inflexions de sèves, songes, et rythmes qu’elle engage, le pôle de gravitation d’un espace qui rassemble autant qu’il dispose à driver, expérience et utopie à la fois d’éclatante permanence, et puis ces brisants gravides de la mémoire, des mémoires, où se « (mêlent-et-maillent)[20] » le divers des errances, émois et devenirs. Ces modalités de départ ne feront pas que tisser un maillage plus serré de la réflexion, elles régiront en grande partie, par jeux de déclinaisons de paliers successifs les chemins empruntés, chemins surtout centrés sur la force d’attraction et la dynamique, ici portées à leur maximum de pouvoir expressif, des figures du poète conteur et visionnaire, si omniprésentes chez nos quatre écrivains. Ajoutons que nous essaierons de laisser autant de champ libre que possible au rituel citationnel pour non seulement faire résonner des voix, les « faire parler ensemble[21] », rester nous-même en connivence, mais pour éviter également le prisme déformant d’un regard critique trop désaccordé du partage qui seul en mesure la justesse comme l’ambition.

 




[12] SAINT-JOHN PERSE, « Note pour un écrivain suédois », OC, op. cit., p.570.

[13] Terme fondamental chez chacun de nos quatre auteurs.

[14] GLISSANT, Édouard, Les Indes, Poèmes complets, Paris, Gallimard, 1994, p.111. Dorénavant PC.

[15] CESAIRE, Aimé, dans DEPESTRE, René, Bonjour et adieu à la négritude, Paris, Seghers, 1980, p. 58.

[16] GLISSANT, Édouard, Le sel noir, PC, op. cit., p. 187.

[17] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit. , p.289.

[18] Nous nous centrerons ici sur les œuvres poétiques et les textes de réflexion ou essais, écartant délibérément de notre corpus les textes narratifs ou de théâtre pour préserver la cohérence du propos dans le jeu de dialogue et de vis-à-vis mis en place ici. Nous nous permettrons toutefois de citer quelques extraits de textes narratifs de Chamoiseau lorsqu’ils évoquent notamment Saint-John Perse, Césaire et Glissant.

[19] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., p. 263.

[20] Id., p. 225.

[21] Id., p. 186.

 

 

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     Pour amorce bien sûr : le constat d’une sorte de communauté, non tout à fait une chaîne de filiation (hormis pour Glissant et encore plus pour Chamoiseau, mais n’oublions pas néanmoins la « Cérémonie vaudou pour Saint-John Perse[22] » de Césaire…), plutôt un travail manifeste de confluences, reconnaissances, références, parfois même assez critiques[23], des auteurs qui s’interpellent, un ralliement d’élection mutuelle, sans sujétion ni immobilisme d’héritage étroitement légitimant. Bref, il y a bien là une manière « archipélique » d’écrire avec, dans un inépuisable rhizome de tracées, échos et citations – pour Chamoiseau, de plus en plus fréquentes dans son œuvre –, dans les remous de marronnage de lectures extrêmement attentives. Des lectures moissonnant aux provendes des « aînés », « spectres improbables » parvenant à « fonder sans bâtir », communauté oui, d’un « trésor [qui] baille à leurs entrecroisements[24] »… Nul choix de « modèle » là, ni de résorption dans une ascendance sans nuages, mais des invitations à rallier des absolus de beauté comme des exigences de pensée, qui inspirent, et cela, toujours dans des jeux d’écarts tensionnels, sans renoncement aucun à la conviction d’une nécessaire intransigeance critique, distance seule à même de nourrir un « tourment de langage[25] » prodigue. On privilégie ainsi une forme d’imprégnation, on fugue et s’adosse aux levées obscures de ceux qui ont offert « le sentiment […] d’un possible impossible[26] », on bande amarres à l’inextricable de leurs souffles mêlés, on brasse un enchantement de verbe dans l’intense de leur mémoire. Et l’écrire alors n’en finit pas d’allumer les « feux de brousse de la fraternité[27] ». Cérémonies, hommages, reprises, parasitages, dédicaces multiples, erres (cf. Glissant), clins d’œil avec ou sans italiques, épigraphes, mentions explicites ou allusives, collages, détournements et relectures, charroi d’obsessions même parfois (cf. Chamoiseau), porosités des souffles convoqués en « Sentimenthèque » (cf. Écrire en pays dominé), tracas d’admirations et de passions qui font repère et creuset, qu’il s’agisse pour Glissant du « tambour du Tout » qui « flue » chez Saint-John Perse et « bat » chez Césaire[28], ou qu’il s’agisse pour Chamoiseau du « magnificateur de […] la Relation mondiale[29] » de Saint-John Perse, de la « baptismale révolte[30] » de Césaire ou des « [livres-hiéroglyphes] » de Glissant « [descellant] » les « [imaginaires][31] », voilà des « [rondes] de la voix démultipliée au monde[32] » et dans les pages. Voilà des œuvres qui non seulement s’imposent comme autant de « lieux de la mémoire antillaise » mais qui, par leur « en-aller perpétuel » « [prophétisent] » également une « Poétique de la Relation[33] ». Et de mener ainsi, avec la griserie de ces présences « d’ensemencement[34] », concert et « bacchanale[35] », témoigne à l’évidence d’une salutaire axiologie et forge aussi une esthétique, un vouloir de réenchantement « scellé au clair du rêve » et capable d’ « [ensaliver] la terre[36] »… D’îles en îles au juste, de ces Caraïbes ouvertes au grand large, à ces écrivains qui les illuminent ou les magnifient avec des « [phrases trempées] de sel[37] » et un « boucan de poésie[38] » qui inlassablement interroge, les œuvres ne sont bel et bien elles-mêmes que « des îles que les vents inspirés mènent à dérader[39] », des gestes qui hantent, embarquent et savent donner foi. L’autorité est à lire ici, non pas comme geste de simple allégeance ou de résignation facile, mais plutôt comme façon de dire oui à la fécondité vitale d’un qui a précédé (ou de plusieurs), oui à cette exceptionnalité qui a fait brèche et ne cesse dès lors de remettre en tension l’écrire.




[22] Noria dans La Poésie, Paris, Seuil, 2006, p. 484. Dorénavant P.

[23] Ne serait-ce que vis-à-vis de Césaire, voir Éloge de la créolité et Écrire la parole de nuit notamment.

[24] CHAMOISEAU, Patrick , trois citations successives extraites d’Un dimanche au cachot, Paris, Gallimard, « Folio », 2010, p. 341, 331 et 292. Dorénavant DC.

[25] GLISSANT, Édouard, Introduction à une Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 111. Dorénavant IPD.

[26] CHAMOISEAU, Patrick, DC, op. cit., p. 197.

[27] CESAIRE, Aimé, Les armes miraculeuses, P., op. cit., p. 70.

[28] GLISSANT, Édouard, Traité du Tout-monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 140. Dorénavant TTM.

[29] CHAMOISEAU, Patrick, CONFIANT, Raphaël, Lettres créoles, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1999, p. 222.

[30] EPD, op. cit., p. 63.

[31] Id., respectivement p. 92 et 100.

[32] GLISSANT, Édouard, PR, op. cit., p. 51.

[33] Id., respectivement p. 51, 54 et 54.

[34] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, P., op. cit., p. 44.

[35] CHAMOISEAU, Patrick, DC, op. cit.,p. 145.,

[36] Id., EPD, op. cit., c’est l’un des vœux de la dernière page (p. 351).

[37] WALCOTT, Derek, Le Royaume du fruit-étoile, trad. MALROUX, Claire, Saulxures, Circé, 1992, p. 13.

[38] GLISSANT, Édouard, Soleil de la conscience, Paris, Gallimard, 1997, p. 43. Dorénavant SC.

[39] Id., Une nouvelle région du monde, Paris, Gallimard, 2006, p. 163. Dorénavant NRM.

 

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     En ce sens, et pour mieux dresser notre portulan avec ces quatre univers scripturaux, il faut noter combien s’aimantent à une poétique/poéthique du lieu la matière de ces voix, lieux ici insulaires, ports et points d’ancrage en même temps, îles offrant tout l’allant possible de la Relation, et le magnétisme surtout d’un mobile demeurer. Comment s’étonner alors que les « (entrées) en conscience dans la totalité monde[40] » s’éprouvent chacune impliquée dans les transports et l’acuité d’expression d’une « Poésie, […] route d’exil et d’alliance[41] », l’espace originel dessinant un trajet comme un projet d’ « errance enracinée[42] » et tramant une odyssée de « parole » à tout jamais « ouverte[43] »? La parole ainsi se trouve pleinement maillée à l’Histoire, à son bouillonnement de rumeurs muettes ou étouffées, une parole le plus souvent « baroque, inspirée de toutes les paroles possibles[44] ». Car au fond, et malgré ce qui oppose le Béké Saint-John Perse aux autres, il y a là comme un double plan d’allégeance, un espace-temps îlien, de la colonisation, le levain d’une situation, de circonstances à maints égards communes, et la prégnance de rection de ces singularités-là.

     Initiatrice mais surtout axiale et ondoyante, cette topographie n’a rien bien sûr de la véhémence de corsetage d’un conditionnement, plutôt faut-il y voir le centre de gravité de souverains dessillements, entre ces décapages du regard porté aux horizons[45] comme à l’éclaircissement des amonts, et ces ébullitions d’élans, de déports et de radicales libertés. Plutôt faut-il y voir, pour nos passeurs de beauté, une sorte de « forge du Divers[46] » réclamant une « éloquence » « [ouvrant] sur l’emportement[47] », s’amplifiant en « poétique du déferlement[48] », « se [réveillant] en vouloirs et questions[49] » et allant jusqu’à nous installer dans un débordement d’imaginaires et de pensers comme dans la ferveur d’une « architecture [de] vents, [de] solitudes visionnaires, [de] silences symphoniques, et [d’] oiseaux qui vont[50] »…

      Au vrai, ce paysage-monument, si magnifiquement exploré par Glissant, un rien de « calebasse[51] » pourtant qui résonne de tous les échos du monde, apparaît tel un octroi majeur chez chacun de nos quatre auteurs, et, en impulsant tensions, tourments et démesures, il compose « le tissu mouvant » d’un « ici-là[52] » qui tend à raviver l’injonction d’écriture dans sa vocation de relais, écriture menant ainsi « à ce lieu fondateur. La rencontre[53] »… De fait, on a bien les Caraïbes pour périmètre commun, creuset composite pénétré de l’épars du monde, garant d’emmêlements et pourvoyeur d’enfièvrements erratiques. Les Caraïbes sont toujours ici sources de « multi-temps », terres éperdument rétives à se clore en territoires, terres « d’horizons qui bougent[54] » même, toute l’étendue d’un archipel et, entre ovations de songe (Saint-John Perse), flamboiements rebelles (Césaire), audaces prophétiques (Glissant) et imaginaires en liesse (Chamoiseau), elles sont bien une mosaïque de mémoires où s’affute un en-commun parce qu’en tout état de cause, « toute île est ouverte », quand elle n’invite pas, de surcroît, à l’allègement de l’en-aller ou ne couve pas, jusque dans sa démesure, un jubilatoire « appétit d’errance[55] »… En définitive, un effet de socle et le tramé de polarités dont on peut d’emblée cerner chez Saint-John Perse les amorces : exil, alliance et voix de veille inédite, entre chœur, chronique et houle épique, tous « éléments », registres et modalités de l’écrire dont se prévalent également Césaire, Glissant et Chamoiseau et qu’ils sollicitent et travaillent continûment.

 


[40] Id., Philosophie de la Relation, Paris, Gallimard, 2010, p. 122. Dorénavant PHR.

[41] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Florence, OC , op. cit., p. 459.

[42] GLISSANT, Édouard., PR, op. cit., p. 77.

[43] Id.

[44] Id., p. 89.

[45] Le large tout entier : éléments, intimités, rêves et futurs, pensées, et celui de l’ici inexploré également…

[46] CHAMOISEAU, Patrick., « Méditations à Saint-John Perse », La Nouvelle Anabase, numéro 1, dir. CERY, Loïc, Paris, L’Harmattan, février 2006, p. 24.

[47] GLISSANT, Édouard, PHR, op. cit., p. 135. Il évoque ici Césaire.

[48] Id., cité par DARRAS, J., Poésie 2002, numéro 93, Association Maison de la Poésie de la ville de Paris, juin 2002, p. 55. Glissant associe dans cette formule Saint-John Perse et Césaire.

[49] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., p. 101. Une référence ici à Malemort de Glissant.

[50] Id., BDG, op. cit., p. 577. Il évoque ici bien sûr Saint-John Perse.

[51] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit., p. 22.

[52] GLISSANT, Édouard, NRM, op. cit., respectivement p. 108 et 96.

[53] CHAMOISEAU, Patrick, L’Empreinte à Crusoé, Paris, Gallimard, 2012, p. 256. À ces derniers mots de l’ouvrage, on pourrait associer ce que dit Chamoiseau dans sa sentimenthèque à propos de Glissant : « Contre l’universel généralisant, nomme ton lieu incontournable : il fonde alliance au monde… » (EPD, op. cit., p. 119).

[54] GLISSANT, Édouard, TTM, op. cit., respectivement p. 223 et 65.

[55] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., respectivement p. 269 et 268.

 

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     Plus précisément, ce qui crée maille à notre avis et que l’on peut faire saillir et résonner dans la simple disparate d’une liste reprenant les amers les plus essentiels : un « souffle du large » d’abord, un « souffle voyageur », une « voile de sel » et le « ciel » pour « songe », « un chemin d’ailes » pour le « s’en aller ! S’en aller » de la « parole du prodigue[56] » et aussi le vœu d’ « (honorer) » « la faveur d’être », de témoigner « pour l’homme » que « la fierté de vivre est dans l’accès » avec pour « Lieu du propos : toutes grèves de ce monde[57] » , et l’appel encore « d’œuvres nouvelles » et « séditieuses » aux « pensées parmi nous comme des tours de guet », des œuvres de « renouement » que des « pâtres du futur », « [Hommes infestés] du songe » nous offriraient en partage au « plein midi de (leur) vision[58] »… Ce dit-là ouvre bien des champs de possibles, creuse un paysage de pensée et noue des jeux de rencontres et de dialogues qui, au-delà des inévitables écarts, ajouts, contrastes et élargissements/questionnements s’inscrivent clairement dans chacune des dérivées singulières des œuvres de Césaire, Glissant et Chamoiseau. Une communauté vagabonde certes, mais d’une vitalité de relation qu’on ne saurait méconnaître et ce, jusque tout près de nous : « Pourquoi fonder une permanence quand la matière humaine ne trouve grandeur qu’au devenir ?.../(…) Ainsi, l’homme , ses héroïsmes infimes dans la pâte molle des jours, son écrire comme grand-voile… Aller, en devenir, dans l’estime toujours : le regard en inventeur du beau…seule permanence possible…[59] ».

     Voilà que, par ailleurs, dans l’éclat de la matière discursive scellant ici l’éthique à l’esthétique, et donnant à lire l’autorité d’une « voix » (aussi bien discursive que narrative) dans toute son amplitude de postures diverses, se formule un pari, à entendre comme une charge et une exigence également : les magies du verbe ne s’invoquent qu’en mobilisant les figures magistrales du Conteur et du Visionnaire, créateur bifrons, mais s’inventant un véritable charroi d’appellations, une déboulée de masques et apparitions, une mosaïque de composantes, et autant de tâches et postures alors que de radiance… Car le paradigme associant ces deux figures, somme toute tutélaires, apparaît si fondamental chez nos quatre auteurs qu’il autorise une déclinaison quasi infinie : Conteur et Visionnaire, et aussi « récitant (SJP) et « guerrier de l’imaginaire » (CH), « témoin » (G) et « tête de proue » (C), « lié […] à l’événement historique » (SJP) et « [embrassant] au présent tout le passé et l’avenir » (SJP), « pacotilleur » (G) et « driveur/griot » (G/CH), « Marqueur de paroles » (G/CH) et « ouvreur de routes » (C), « scribe » (CH) « réactiveur » (G) et « aventurier de l’âme » (SJP), « homme de recueillement » (C) et de « divination » (CH)… Impossible à inventorier tant il se découvre essentiel et s’exalte à profusion dans les textes, un tel débord ôte toute prise au doute : en émergent surtout une ligne de tension continûment affirmée et un vouloir imposant une combinatoire de traits injonctifs qui confèrent bien un statut primordial à l’image du poète conteur-visionnaire, avec des dispositifs énonciatifs, des respirations et structurations particulières du propos comme un ethos, des valeurs, des enjeux et un sens éthique. Le tout d’une extrême prégnance, déployé certes en variations personnelles, parfois reconfiguré ou rehaussé de quelque aventureuse incarnation, mais d’une ambition à chaque fois réactivée et faisant même résonner quelque forme de credo, toujours ici, il va de soi, inventif et généreux. Le conteur déploie une scène qui cède doublement à la fascination de l’histoire et de l’oralité, la vocation épique animant toute la dynamique scripturale et étendant son empreinte sur l’ensemble des œuvres, autant ressource d’un chatoiement baroque du verbe qu’inflexion proprement humaniste. Quant au visionnaire, en même temps qu’il fait moisson de tout l’inouï, de toutes les vertigineuses opacités de l’imaginaire, il fait retour au grand livre de l’univers qu’il épelle et loue dans une poétique cosmique de renouement à l’ici, et surtout, il invente une parole qui octroie à plein les fastes d’un essor invitant à connaître et partager, avec ces véritables « tracés magnétiques[60] » vers d’incertaines beautés et leur vrac de flamboiements et de « mises-en-relations » (G/CH), avec cet actif d’une « pensée poétique[61] » sollicitant volontiers la démesure ouverte de rêves et d’utopies de voyants. Et justement, si le voyant n’évince pas le « marqueur de paroles », c’est que l’un appelle nécessairement l’autre ici, en remodèle le dire et ses trop-plein ou dédales, en débourre les gangues, en répercute les coups de force comme les clairvoyances, gardées à vif, alchimie d’une salutaire exigence et portée.




[56] SAINT-JOHN PERSE, OC, op. cit., respectivement : Chronique, p. 389 et 391, Amers, p. 321 et 268 et Vents, p. 209.

[57] Id., respectivement : La gloire des rois, p. 79, Amers, p. 331, Vents, p. 226, Amers, p. 338 et Vents, p. 229.

[58] Id., respectivement : Amers, p. 293 et 248, Vents, p. 226, Chronique, p. 401 et Vents, p. 223.

[59] CHAMOISEAU, Patrick, Une enfance créole 3, À bout d’enfance, Paris, Gallimard, « Folio », 2006, p. 295.

[60] GLISSANT, Édouard, NRM, op. cit., p. 129.

[61] Id., p. 188.

 

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     « Se tenir au difficile[62] » alors, dans chacune des quatre œuvres, c’est par exemple donner lieu à l’évidence vitale du chant du conteur, au déroulé de tresse de son propos, aux « [fables] de grandeur[63] » ou d’abysses qu’il déploie, à ses ressassantes levées d’afflux : « C’est une histoire que je dirai, c’est une histoire qu’on entendra ; / C’est une histoire que je dirai comme il convient qu’elle soit dite,/ […] Et telle et telle […]/ Qu’elle nous soit faveur nouvelle et comme brise d’estuaire en vue des lampes de la terre[64] »… Voilà qui permet que « le récit cède devant le dire[65] », que l’Histoire se noue en rythme de houle, oraliture féconde, et surgisse en voix poétique. Voilà encore qui fait que ce que l’on serait tenté de rassembler en récits se mue en « [dits] d’errance[66] » avec leur charge de « mélopées, [de] traités de joyeux parlers » et leurs « longues respirations sans début ni fin, où les temps s’enroulent[67] », voilà qu’un « marronnage créateur[68] » et sa capacité réceptive tout autant que transgressive préside à l’avènement d’un chantre « porte racines[69] », « djobeur de l’âme collective[70] » et « gardien des mémoires[71] » sachant le haut prix de veilles « [perdant] de [leur] clarté pour des hypnoses incantatoires », sachant se « (projeter) dans des liens à créer, inventeur de peuple[72] » comme d’espoir.

     Il y a là d’évidence une commune contamination qui ne relève ni seulement d’une sorte de dilution dans un certain baroque, ni simplement d’un processus de déviance, plutôt le choix d’une forme de confluence optimale associée à l’impact d’un verbe agrégeant musique et pensée, fulgurances de l’écrire et conscience politique, pulsion de la mémoire et trouble du connaître, et relevant pour l’essentiel d’une esthétique nomade par son « bougement » même d’effraction-conjonction, une « esthétique de la turbulence[73] » propre à exhausser l’ « imaginaire de la Relation[74] ». Ajoutons que ces échappées de la parole du Conteur-Visionnaire, ces « cheminaisons[75] » inusitées qui dressent des tableaux indissociablement poétiques et historiques et dessinent des paysages notionnels éminemment critiques, sont « toujours (fondateurs), « non pas pour régenter, mais pour lier et relier[76] », « imaginaires » plus que jamais « ouverts[77] » pour modeler l’écrire, si ce n’est en creuset d’harmonie ou « vent de connivence[78] », du moins en irruption de beauté, en matière perméable alors à tous les influx du Divers.

 Et si l’on n’est aucunement plongé dans quelque frauduleux superlatif de « réalisme », les textes de nos quatre auteurs donnent bel et bien à voir le spectre entier de la condition humaine et du vivre, ici, ailleurs, passé et présent conjoints, le réel comme l’inventé, les stigmates comme les non-dits de l’Histoire, des lieux, des présences ou absences, un devenir, des avants…, tout cela que l’on interroge, reconsidère, met à nu, ravive et fait émerger sans pour autant ni sombrer dans un pathos moralisateur, ou encore se laisser absorber par les jeux de flou ou de stérile déréalisation parfois du langage. Car il s’agit plutôt là de porter au jour un cri, de neufs sédiments de pensée, des vérités, une chair de mots libératrice. Et dans un travail tout à la fois extrêmement lucide et d’une ferveur de rythme éperdue, sans plus aucune dérobade car « la vie n’est pas un spectacle[79] », le poète devient effectivement peut-être « la mauvaise conscience de son temps[80] ». Davantage encore, car en même temps « solitaire et solidaire [81] », il « [préserve] les frémissements et l’ardeur des langues », nous « [fait] saisir le sens profond des paysages[82] » et de la durée, porteur d’humanité profonde dans son expérience radicale et continue d’ « apprentissage du monde[83] »…




[62] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., p. 210.

[63] SAINT-JOHN PERSE, Vents, OC, op. cit., p. 200.

[64] Id., Amers, p. 260.

[65] CHAMOISEAU, Patrick, EC, op. cit., p. 247.

[66] CESAIRE, Aimé, Cadastre, P., op. cit., p. 237.

[67] GLISSANT, Édouard, TTM, op. cit., p. 63.

[68] Id., PR, op. cit., p. 85.

[69] CESAIRE, Aimé, Cadastre, P., op. cit., p. 229.

[70] GLISSANT, Édouard, PR, op. cit., p. 83.

[71] CHAMOISEAU, Patrick, Confiant R., Lettres créoles, op. cit., p. 81.

[72] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., respectivement p. 185 et 187.

[73] GLISSANT, Édouard, PR, op. cit., p. 169.

[74] Id., p. 145.

[75] Id., PHR, op. cit., p. 40.

[76] CHAMOISEAU, Patrick, La Nouvelle Anabase, op. cit., p. 33.

[77] GLISSANT, Édouard, IPD, op. cit., p. 126.

[78] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, P., op. cit., p. 29.

[79] Id., p. 21.

[80] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Stockholm, OC, op. cit., p. 447.

[81] GLISSANT, Édouard, Les Entretiens de Bâton Rouge, avec LEUPIN A., Paris, Gallimard, 2008, p. 111. Dorénavant EBR.

[82] Id., « Solitaire et solidaire », dans LE BRIS, Michel et ROUAUD, Jean, Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007, respectivement p.82 et 80.

[83] Id., EBR, op. cit., p. 111.

 

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     Et chez chacun des quatre auteurs encore, notons qu’il y a, pour aller au plus loin d’un tel vouloir, l’ampleur généreuse de l’épique, sa capacité à exhumer, hériter, témoigner de toutes les mémoires, mémoires qui ici se refusent aux leçons mais disent le tramé oublié ou épars de leurs constellations, sa forme propre d’exaltation déclinant une vibration cosmique et des acmés de visions, sa dimension d’essor, hauteur de ton et tension des harmoniques privilégiant l’entêtante prégnance du ressassé, et son mode opératoire combinant les pouvoirs contrastés de l’oral et de l’écrit en vergues d’arabesques. A vrai dire, un « épique moderne » nécessairement défait de toute rigidité mythifiante ou excluante, qui se révèle donc le seul recours décisif à même aujourd’hui de « [dire] la conscience et la parole chahutées du Tout-monde[84] ». D’autant que cette provocation au surgissement de l’enfoui, cette texture pleinement mémorielle du propos s’accompagne toujours du rappel éclatant de l’ici-maintenant et découvre même les friches du devenir, élan vital d’une mémoire prospective qui, de fait, porte empreinte d’une « ombre prophétique » joignant « à l’empire du passé […] l’empire du futur[85] ».

     En d’autres termes, l’épique qui retient et requiert déjà chez Saint-John Perse, habite chacune des trois autres œuvres, un épique attirant dans ses mailles le Conteur-Visionnaire, un épique babélien, toujours ancré dans les multiples jeux concertants de la relation, l’indispensable du « penser avec le monde[86] ». Un épique qui a le souci en outre de faire œuvre, en n’oubliant ni le soc puissant de l’imaginaire ni l’imprévisible amplitude des opacités, qui nous guident ou nous débordent. Un épique qui désigne toujours cet « impossible[87] », utopie d’une connaissance émancipatrice, utopie dialogique ouvrant au « sens aigu d’une poétique de la relation[88] » et s’employant à appeler, faire vibrer jusqu’à nous non seulement toutes les « chimies hasardeuses du Vivant[89] », mais aussi combien de neuves alchimies du vivre-ensemble[90]

     Au-delà de ce qui pourrait être considéré, dans un régime explicatif assurément trop simpliste, comme une forme d’autorité originelle et fondatrice de l’œuvre de Saint-John Perse, une œuvre pourtant qui amorce plus qu’elle n’assigne et qui nourrit plus qu’elle n’impose, il faut reconnaître que les jeux d’écarts et de déplacements opérés par Césaire, Glissant et Chamoiseau maintiennent toujours au centre les mêmes amers. Le tropisme éthique de ces poétiques s’avère donc bien délibéré, ni étape, conquête ou simple aboutissement, plutôt un magnétisme profond, une force ascendante et un chemin constamment frayé dans l’invention de langue et de pensée des textes. Quatre poétiques donc, d’une « présence divinatrice » même, « allant au vivant[91] » et, dans leur quête, dans leur ouverture « au cœur vivant de [soi-même] et du monde[92] », des poétiques qui réclament un « humanisme nouveau[93] », convaincues que « l’utopie est ce qui manque au monde, le seul réalisme capable de dénouer le nœud des impossibles[94] »…

 




[84] Id., p. 78.

[85] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Florence, OC, op. cit., p. 456.

[86] GLISSANT, Édouard, PHR, op. cit., p. 87.

[87] Id., p. 82.

[88] GLISSANT, Édouard, L’Imaginaire des langues, Entretiens avec Lise Gauvin (1991-2009), Paris, Gallimard, 2010, p. 76.

[89] CHAMOISEAU, Patrick, EPD, op. cit., p. 350.

[90] Voir à ce sujet les entretiens de février 2009 (France-Inter) de Chamoiseau avec Calvi.

[91] CHAMOISEAU, Patrick, Les Neuf Consciences du Malfini, Paris, Gallimard, « Folio », 2010, respectivement p. 271 et 244.

[92] CESAIRE, Aimé, Tropiques, numéro 12, 1945, p. 157.

[93] SAINT-JOHN PERSE, Discours de Stockholm, OC, op. cit., p. 455.

[94] GLISSANT, Édouard et CHAMOISEAU, Patrick, L’Intraitable Beauté du monde, Adresse à Barack Obama, Paris, Galaade, 2009, p. 35.

 

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Pour citer cet article

Evelyne Lloze, « Jeux de dialogues : de Saint-John Perse À Césaire, Glissant et Chamoiseau », Cahiers du Celec, n° 10, Autorité, déplacement et genre dans les productions culturelles postcoloniales francophones et anglophones, sous la direction de Florence Labaune-Demeule, 2017, http://cahierscelec.msh-lse.fr/node/34.